Le festival Cinépride de Nantes : l’impact de la Loi Taubira

Le festival Cinépride de Nantes : l’impact de la Loi Taubira

Vincent et Bruno se marient à la mairie. Sous les regards de deux cent trente journalistes, ces deux amants se disent oui. « C’est donc un grand honneur pour moi de vous dire que vous êtes unis par le mariage au nom de la loi », déclare Hélène Mandroux maire de Montpellier. Ce mercredi 29 mai 2013 en plus de fêter leur union, ils inaugurent une loi promulguée une dizaine de jours avant : la loi du mariage pour tous. Ce même jour, à 670 kilomètres de là, la dixième édition du festival Cinépride commence.

Un peu d’histoire : un long combat jusqu’à la loi Taubira

« La loi du mariage pour tous est l’aboutissement d’un certain nombre de luttes que nous avons mené avant et après 2013 », raconte Xavier Prieur, membre du centre LGBT de Nantes. Il a 35 ans, est souriant et bavard, et il remonte dans ses souvenirs pour nous raconter qu’est-ce qu’un festival qui se propose de mettre en avant les thématiques liées aux LGBT.

En 2003, l’idée surgit de créer un festival projetant des œuvres cinématographiques abordant des thématiques sur l’homosexualité et la transidentité. « On est dans une époque où la diffusion de films comme ceux-ci est très difficile », raconte Xavier Prieur qui n’a pas vécu les premières éditions du Cinépride, mais qui a pu en discuter avec les pionniers. Il existait une volonté de créer un événement culturel autour de ces questions. Ce festival, qui rassemble chaque année entre 1500 et 2500 spectateurs, naît donc sous l’impulsion de l’ancienne directrice du cinéma Katorza, il y a 14 ans de cela, en corrélation avec des cinéphiles du centre LGBT. Comme nous le dit Caroline Grimault, qui est la directrice actuelle du Katorza, « Cécile Menanteau, l’ancienne directrice, quand elle arrivée, en 2002/2003, elle a eu envie de créer un festival LGBT. Elle s’est tournée vers le centre LGBT pour voir avec eux ».

Le cinéma Katorza de Nantes © Wikipédia
Le cinéma Katorza de Nantes © Wikipédia

« À partir du moment où, dans une société majoritairement hétérosexuelle, nous décidons de faire une place importante autour des questions qui concernent les gays, lesbiennes et transgenres, il y a forcément un prisme politique », explique le membre du centre LGBT, Xavier Prieur. Les définitions, aspects et nuances de ce que la société qualifie de militant sont multiples. Cependant, pour cette cause en particulier le débat est rapidement mis sur la table. « Pour nos opposants, ce genre de cinéma participe à une normalisation ou banalisation de l’homosexualité, et le fait de savoir que des pouvoirs publics financent ces événements et donc participent à cette banalisation leur est insupportable », raconte ce jeune militant tout sourire aux lèvres.

Par-delà cette envie de créer un festival, le cinéma permet à un certain nombre de la communauté LGBT de trouver des références « qu’à l’époque je n’avais pas » se souvient Xavier Prieur. « Le cinéma est un vecteur important de diffusion, mais aussi de représentation de la société. Ainsi, les films que montre ce festival font écho dans la vie des personnes LGBT », ajoute-t-il. Ce festival répond donc à un besoin, « notamment chez les jeunes homosexuels, où l’homophobie est la cause d’1/3 des suicides de jeunes. C’est important qu’il y ait un lieu où un jeune et moins jeune homosexuel, qui a fait son coming out ou non, puisse se sentir bienvenu dans sa préférence de genre », confie Caroline Grimault.

Affiches du festival Cinépride © Festival Cinépride
Affiches du festival Cinépride © Festival Cinépride

Coming out, première fois, mariage, homoparentalité. Il existe un septième art prêt à filmer sur grands écrans des parties de vie. Même si le thème récurrent doit avoir un rapport avec les questions liées aux LGBT, l’aspect artistique du cinéma n’est pas mis de côté dans ce festival. « Nous sélectionnons une quarantaine de films avec comme premier critère l’esthétique du film », raconte Xavier Prieur. Ensuite, l’équipe tente de choisir différentes thématiques (gays, lesbiennes, homoparentalité, mais aussi minorités homosexuelles de couleurs…) genres, (drames, comédies…). Selon Xavier Prieur le contexte, politique et sociétal joue dans la programmation « mais pas tant dans nos choix que dans les films qui nous sont proposés et qui sont le reflet de nos sociétés ». « Aujourd’hui, il n’y a pas de frein de la part du public d’aimer un film avec un personnage fort LGBT », raconte Caroline Grimault. Alors qu’auparavant, le personnage homosexuel était enfermé dans un stéréotype tragique, où il se suicidait ou était rejeté par la société, dorénavant, de gros progrès ont été faits.

Une société dans laquelle l’homosexualité est un sujet pour lequel de plus en plus de personnes s’intéressent. Ainsi le public présent lors du festival a évolué depuis les premières éditions. « Avant le festival s’adressait quand même à la communauté LGBT, même si tout le monde n’est pas d’accord pour utiliser le mot communauté », explique Xavier Prieur. La majorité des séances était fréquentée par des « gays de 35 à 55 ans avec une situation sociale installée » même s’il n’existe pas de statistiques pour vérifier les dires de Xavier Prieur. Cependant, Caroline Grimault, directrice du Katorza, nous confirme ces chiffres : « si on est objectif, la population gay masculine est plus présente que la population gay féminine, parce qu’il y a aussi une plus grosse production gay masculine. La production gay féminine est plus petite, donc de moins bonne qualité ». « Depuis 2012-2013, je constate que de plus en plus de jeunes participent au festival. Le public s’est aussi féminisé. De plus en plus de personnes appartenant à la communauté LGBT viennent accompagnées de personne non LGBT que ce soit de la famille, des amis… Et cela ne se faisait pas y’a 15 ans », confie Xavier Prieur très fier de cette évolution. Ce festival permet de labelliser les films comme du cinéma d’auteur. Et comme nous le dit Caroline Grimault, « nous notre posture c’est de dire que ce sont des bons films, donc que tout le monde peut les voir. Qu’on soit LGBT ou pas, on doit trouver sa place en tant que spectateurs dans le festival ».

Et la loi pour le mariage pour tous, a-t-elle eu un impact ?

Il est compliqué de pouvoir quantifier l’impact de la loi Taubira sur le festival. Quelques jours après la promulgation de la loi, le festival fête sa dixième édition. « Pour la dixième édition on avait déjà prévu de faire quelque chose d’un peu spécial ! », raconte Xavier Prieur. Toute l’année 2013 a été riche en émotion pour la communauté « Vous imaginez. Pendant un an on a parlé que de nous ! », raconte avec ironie Xavier Prieur. « Je ne peux pas dire vraiment si la loi Taubira a eu un impact sur le festival, cependant c’est bien en 2016 que nous avons vu un vrai impact sur le festival avec la suppression de la subvention de la région » raconte Xavier. Cependant, Caroline Grimault se rappelle que l’année 2013 a bien marché. « Il y a clairement eu une envie de prise de position politique, en disant : quel que soit notre orientation sexuelle, ce festival nous intéresse », selon Caroline Grimault. Elle ajoute que « cette communauté se mobilise plus largement quand elle se sent menacée ».

Et c’est ce qui s’est passé en 2016, avec l’annonce de la suppression des subventions de la Région. Alors que depuis le début du festival le Conseil Régional est dirigé par une majorité de gauche, avec comme représentant Jacques Auxiette, il passe à droite avec Bruno Retailleau en 2015. Ce changement de direction, Xavier Prieur et les membres du centre LGBT l’avaient « ultra anticipé ». « Si la droite passe, ça va être l’horreur ». C’est pourquoi ils ont choisi de les rencontrer, peu avant la passation de pouvoir. À la suite de cet entretien, les membres du centre se sont dit qu’ils avaient été « un peu paranos », qu’ils « s’étaient monté la tête tout seuls ».

Jacques Auxiette, ancien président du département Loire-Atlantique. Bruno Retailleau, président de Région Pays de la Loire (Crédit : DR)
Jacques Auxiette, ancien président du département Loire-Atlantique. Bruno Retailleau, président de Région Pays de la Loire (Crédit : DR)

Le budget du festival Cinépride se chiffre à 15 000 €. Sur ces 15 000 €, la Région versait 5000 €, soit 1/3 du budget. Les deux tiers restants étaient financés par le Département, par la mairie de Nantes ainsi que par des subventions diverses, tels que des sponsors, des partenaires.

Graphique réalisé par l'équipe. (Crédit : DR).
Graphique réalisé par l’équipe. (Crédit : DR)

Le centre LGBT est soutenue depuis 2006 par le département. À ce jour, le soutien du Département au fonctionnement du centre LGBT s’élève à 19 000 € annuels. Le festival, quant à lui, est soutenue au titre de la politique culturelle depuis 2006. « Ce soutien s’intègre dans le cadre de notre soutien aux événements culturels », précise Hervé Divet, collaborateur du cabinet du président au sein du Département de Loire-Atlantique. En ce qui concerne les subventions au Cinépride, il a été alloué, de la part du département toujours, 1000 € de 2006 à 2010, puis 1500 € par édition.

« Le soutien au festival est motivé par la qualité de cette manifestation, de sa programmation qui permet à un large public d’accéder à des films peu diffusés par ailleurs. Le montant de notre soutien est évalué au regard du budget du festival et de l’attention des organisateurs à rechercher différentes sources de financement. Nous sommes attentifs au financement par les autres collectivités, tout particulièrement la Ville et la Région. » – Hervé Divet

C’est donc en 2016, peu après l’annonce de la majorité de droite à la Région, que le soutien au festival a été pré-validé par Bruno Retailleau. Cependant, la vice-présidente à la culture, Laurence Garnier, n’admet pas la tenue d’une réunion d’information sur la gestation pour autrui (GPA) dans les locaux du centre LGBT, en novembre 2015 et utilise ce prétexte pour supprimer la subvention de la Région au Cinépride. Cette réunion était organisée par l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens, « pour aider les hommes gays souhaitant fonder une famille à progresser dans leur réflexion autour de la parentalité, en leur donnant un maximum d’informations ». « La GPA est interdite, mais notre réunion s’en tenait à un aspect informatif », commente Xavier Prieur. « Avec un tel raisonnement, on ne peut plus organiser de réunion sur le viol, puisque le viol est illégal, ou sur la drogue, puisque la drogue est illégale ».

Pour conserver les subventions de la Région, « on nous a demandé de faire une lettre expliquant que plus jamais le centre ne fera la promotion de la GPA ». À 15 jours du festival, le centre LGBT aurait pu le faire, « mais on ne l’a pas fait, et je pense qu’on a eu raison de ne pas le faire », commente Xavier Prieur. Pour lui, c’est un « prétexte bidon » pour censurer ce festival.

« Il faut se dire qu’ils sont dans ce clientélisme qui va au point d’utiliser leur position de pouvoir pour supprimer l’audience publique des questions autour de l’homosexualité. Ils en sont là quoi, ils en sont à ce niveau-là. Y a vraiment un côté pratique mafieux. Non, être élu ne veut pas dire utiliser ta position de pouvoir pour imposer tes idées. T’es élu, t’as un programme, tu le mets en place. Certes ! Mais là, il ne s’agissait pas d’un programme, il s’agit simplement des relents homophobes de cette clique. » – Xavier Prieur

Pourtant, avant cette histoire-là, le festival avait une situation assez stable, c’est-à-dire qu’il marchait bien. Il profite d’un bon travail de programmation, qui montre des films de qualité qui ne sont pas montrés ailleurs, et surtout, il a trouvé son public. « À partir du moment où un festival tient la route, où il suscite un intérêt dans la mouvance culturelle, bah c’est le rôle des pouvoirs publics de le soutenir », confie Xavier Prieur. Catherine Touchefeu, vice-présidente à la culture et au patrimoine au sein du Département, revient sur l’engagement du département dans le financement du Cinépride en mettant en avant la volonté politique et non les affinités personnelles : « ce qui explique pourquoi on s’est mobilisé sur Cinépride, c’est que l’on considère que la culture est indispensable à l’information des personnes et permet leur épanouissement. Pour cela, elle doit être source de liberté et il faut qu’il y ait une vraie diversité. Je considère qu’au niveau des élus, on ne doit ni faire valoir nos priorités personnelles ni intervenir sur le propos de telle ou telle création, tant que l’on reste dans un cadre légal ».

Mais le centre LGBT n’est pas le seul à s’être indigné de ce retrait de subventions. Cette affaire a fait grand bruit dans la presse à l’époque, et certains politiques ont souhaité réagir, comme par exemple, Christiane Taubira. Au sein même des services de la région, certains ne comprennent pas pourquoi ni comment cela est possible. Au service Cinéma, audiovisuel, radio et numérique, l’incompréhension est au rendez-vous. Au sein du département, également, cette annonce n’a pas été bien accueillie, comme avec la réaction de Catherine Touchefeu, Vice-Présidente à la Culture du Département de Loire-Atlantique.

Capture d'écran de l'article publié le 28/04/2016 sur Ouest France
Capture d’écran de l’article publié le 28/04/2016 sur Ouest France

« J’ai découvert hier matin dans la presse l’injonction de la Vice-présidente du Conseil régional des Pays de Loire chargée de la culture en direction du Festival de Cinéma Cinépride organisé chaque année au Katorza par le Centre LGBT. Mme Garnier en appelle au respect de la loi. Surprenant rappel puisque chacun est soumis au respect de la loi, qu’il bénéficie ou non de financements publics. Pourquoi donc faire un mauvais procès au Centre LGBT en le condamnant par anticipation ? Sur le fond, ce qui me surprend le plus, c’est la confusion, que j’espère simplement maladroite, sur la notion de légalité. Oui, aujourd’hui, le recours à la Gestation pour autrui n’est pas autorisé en France. Mais il n’a jamais été interdit d’en parler, d’en débattre, d’en échanger… dans le respect de la loi ! La liberté d’expression est un élément fondamental de notre démocratie. Elle permet fort heureusement, dans le cadre de la loi, d’échanger des points de vue, des arguments et des opinions sur nos modes de vie et nos choix collectifs, et même sur la GPA ! Si des sujets sont interdits ou tabous, que l’on nous en donne la liste. Je crois au contraire que notre société réclame toujours plus de débats, d’engagements, dans le respect des différentes opinions. Et la culture est pour cela un terreau formidable parce qu’elle ouvre à d’autres histoires, à d’autres regards. Qu’il s’agisse de la GPA ou de tout autre sujet, je me rangerai toujours du côté de celles et ceux qui discutent, réfléchissent, apprécient la contradiction et je me garderai toujours de celles et ceux qui s’arrogent le droit de dire ce qui se discute et ce qui ne se discute pas. » – Catherine Touchefeu

Xavier Prieur pense que les réactions qu’a pu susciter cette affaire sont « aussi une possibilité pour le gouvernement de montrer qu’il est bien de gauche ». En effet, face à cette décision, le département décide de « faire un point avec les organisateurs pour vérifier avec eux l’impact de cette décision sur leur budget ». C’est ainsi qu’une subvention complémentaire de 6 500 € a été votée en juin 2016. Les villes de Rezé et de Couëron ont également souhaité participer à leur échelle, avec une aide exceptionnelle de 500 €. « Les élus se sont réunis pour voter tous ensemble, en conseil municipal cette subvention. Le vote a été très favorable », confie Sabrina Lorgeoux, responsable du service culturel et patrimoine de la Mairie de Rezé.

Mais, comme nous le dit Caroline Grimault, « l’impact est plus sur le moyen terme, parce que dans l’immédiat, on sait tous réagir à quelque chose. C’est plus compliqué de se construire avec ça ». C’est pourquoi la ville de Nantes, après avoir « travaillé avec les organisateurs et la Ville pour évaluer le niveau de subvention nécessaire et compatible avec leurs propres contraintes budgétaires pour l’édition 2017 [le soutien du département] s’élève à 4 000 € ».

Malgré ces problèmes de financement rencontrés durant l’année 2016, le festival Cinépride est avant tout un événement majeur pour la culture gay. C’est un rendez-vous qui se démocratise de plus en plus, et tout comme le public qui évolue, les films présentés abordent de nouvelles thématiques en fonction des questions sociétales. Cette évolution va-t-elle pour autant faire sortir le « cinéma LGBT » de sa case ? Un vaste terrain de jeu reste à conquérir.

La Vie d’Adèle, Palme d’Or en 2013, allie succès critique et public. Un combo parfait pour un film dit « LGBT » qui s’assure une exposition de choix. Fervent d’une banalisation, le regard jugé « voyeur » d’Abdellatif Kechiche et ses scènes non réalistes suscitent la controverse. Un pavé dans la mare ? Passer d’un public de niche au grand public ne se fait pas sans douleur. Si le nombre de films abordant les questions LGBT est grandissant (La Belle Saison, 120 battements par minute), leur mise en lumière reste ombragée. Militante au sein de la vie associative nantaise, Marie trouve « qu’il y a plus de films, en tous cas grand public. Après, ça dépend lesquels mais ce n’est pas toujours en faveur de la visibilité et de la représentativité des personnes ». L’habitude de faire jouer des hétéros dans des rôles d’homosexuels ou de transgenres remet en question « le respect des gens » selon elle.

Affiches des films La vie d'Adèle (2013), La Belle saison (2015), 120 battements par minute (2017)
Affiches des films La Vie d’Adèle (2013), La Belle Saison (2015), 120 battements par minute (2017)

Effacer les différences

Cette problématique, l’humoriste, comédienne et réalisatrice Océanerosemarie la résout dans la première comédie romantique lesbienne du cinéma français Embrasse-moi !. Sorti en juillet 2017, son premier film co-réalisé avec Cyprien Val s’attache à faire tomber les préjugés contre les homosexuels. L’homosexualité n’est pas ici le sujet principal, contrairement à de nombreuses histoires qui tournent autour des questions d’orientation sexuelle. « Pour le film d’Océanerosemarie, je n’ai rien à redire parce qu’elle-même c’est une personne concernée. C’est elle qui a réalisé le film, c’est passé dans des cinémas grand public, c’est génial. C’est typiquement le genre de film qui aide en fait » pense Marie. « Les personnes LGBT sont des gens comme les hétéros qui ont des questionnements existentiels, qui ont des moments de doute, qui ont des envies, des goûts… Ce sont des gens normaux en fait ! » Pour la journaliste Anne Delabre, fondatrice du ciné-club 7ème genre à Paris, « Plus on verra des films avec des couples homo, des transsexuels*, qui sont intégrés à des histoires au même titre que d’autres personnes, moins on focalise sur le fait d’être homo ou pas homo ». Ce changement de considération auprès des LGBT représente la véritable future évolution. Alain Brassart, docteur en études cinématographiques et auteur du livre L’homosexualité dans le cinéma français, rejoint cette idée en exprimant que « l’avancée, c’est quand on ne parlera plus d’homosexualité. C’est un mot, une étiquette. On aura avancé quand on aura établi les changements dans l’intimité ».

Céline Cester, présidente de l’association Les Enfants d’Arc en Ciel, souhaiterait à propos de la représentation de la vie parentale des LGBT, qu’elle soit présentée « dans des situations tout à fait ordinaires ». « Qu’il y ait des films sur cette thématique, forcément cela amène de la visibilité et permet d’ouvrir des débats. Mais cela serait bien qu’il puisse y avoir dans des films tout à fait classiques des familles LGBT qui apparaissent sans que ce soit le sujet du film ». À propos de l’évolution des sujets abordés, Anne Delabre évoque le fait de lier les questions LGBT à d’autres combats comme le film Pride en 2014. « On voit assez peu de films traitant de sujets LGBT liés aux questions raciales, dans d’autres milieux, des classes sociales qu’on ne voit pas forcément à l’écran. Les sujets d’avenir porteront sur la question des transsexuels*, de l’adoption, de la PMA, et donneront matière à différents scénarios. » Face à cette nécessité, Marie nuance « qu’il y a des gens qui ont envie de faire ces films et qu’on ne va pas les subventionner juste parce que ce ne sont pas des gens connus, parce qu’il n’y a pas trop d’intérêt aujourd’hui à ce qu’on donne la voix aux personnes concernées ».

Le cinéma « LGBT », ça veut dire quoi au juste ?

Fondre les questions et les personnages LGBT dans n’importe quel film amène à s’interroger sur le terme « cinéma LGBT ». Contribue-t-il à différencier la communauté ? Souvent associé à cette case, le réalisateur Portugais João Pedro Rodrigues, interrogé lors du Festival des Trois Continents, exprime qu’il ne considère pas son cinéma comme LGBT bien qu’il soutient les festivals LGBT qui mettent en avant des histoires importantes. On sent que derrière ces propos, ce terme est flou à définir. Pour Anne Delabre « le cinéma LGBT, ça ne veut rien dire en fait. On peut avoir des films qui traitent de l’homosexualité, mais le cinéma LGBT en tant que tel, ça n’a pas trop de sens ». « C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai pas voulu que le ciné club Le 7ème genre soit étiqueté LGBT, même si je l’ai déjà vu en raccourci. Cela peut avoir un côté fédérateur, rassembleur, de la communauté, ou excluant pour des gens qui ne sont pas spécialement LGBT, mais qui pourraient s’intéresser à ces questions-là. »

« Il est compliqué de représenter une sexualité qui n’est pas la sienne » – Didier Roth-Bettoni

Sur le traitement des personnages LGBT à l’écran, Alain Brassart évoque que « les représentations les plus intéressantes sont souvent liées à des réalisateurs qui sont homosexuels, mais que plusieurs auraient du mal à se définir comme tel ». Cette difficulté à s’assumer pourrait s’expliquer par le fait d’être ensuite étiqueté comme réalisateur LGBT. « Lors de la première partie de son œuvre, André Téchiné ne traite pas de l’homosexualité jusqu’à un basculement où il s’intéresse à des personnages complexes. On va commencer après à parler de lui par rapport à son orientation sexuelle. » En prenant l’exemple de Patrice Chéreau à la sortie en 1983 de L’homme blessé, il indique que le réalisateur présentait son film comme parlant de l’amour et que ce n’était pas un cinéma homosexuel. Lors d’une interview pour le podcast Pluriel Gay en 2012, le journaliste Didier Roth-Bettoni évoque qu’il est compliqué de représenter une sexualité qui n’est pas la sienne. « Les gens qui parlent de l’homosexualité globalement bien, sont ceux qui savent de quoi ils parlent ». Pour Alain Brassart « les personnes qui ne sont pas homosexuelles auront plus tendance à avoir une lecture différente, plus stéréotypée ».

Les regards archaïques perdurent, laissant véhiculer des clichés inlassablement. La nécessité d’introduire des personnages approfondis, de les montrer comme tout le monde, dans des histoires non stigmatisantes et positives relève de son importance. Réaliser un film LGBT se réfère toutefois à « une forme de motivation », étant davantage lié à des risques, financiers et critiques. Ces films, souvent jugés peu porteurs ou pas assez grand public, ont une exposition généralement moindre. Par conséquent, le nombre d’entrées en salle est plus faible. Grâce à la banalisation de la cause LGBT, Anne Delabre trouve que « la question de la mauvaise représentation pouvait être valable à l’époque où il y avait peu de films abordant ces sujets mais qu’aujourd’hui elle ne se pose plus. Ce qui est important, c’est une histoire intéressante, une bonne réalisation et des personnages complexes ».

Miroir de la société

En 1970, le film The Boys in the Band de William Friedkin fut l’une des premières réalisations à parler de l’homosexualité aux États-Unis. Témoignant de l’auto-pression de la communauté LGBT, le film reçu un mauvais retour, considéré comme donnant une mauvaise image des personnes LGBT à une époque où ils s’émancipent. Didier Roth-Bettoni exprime que « la manière dont une société représente les minorités, notamment sexuelles, est très représentative de son stade d’évolution ». Parmi les films ayant joué un rôle crucial dans le changement de la société, La Victime en 1961 aurait contribué à la dépénalisation de l’homosexualité masculine en Grande-Bretagne. Le film Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit est considéré comme l’initiateur du mouvement gay dans les pays germanophones en 1971. « La société et le cinéma interagissent en permanence dans un sens ou dans l’autre. Soit la société fait pression sur le cinéma par le biais de la censure, et c’est la preuve d’une régression, soit le cinéma réussit par sa force de conviction à faire bouger la société » déclare l’auteur de L’homosexualité au cinéma. Cette corrélation laisse transparaître selon Alain Brassart, la difficulté de savoir d’où cela vient et comment cela fonctionne. « Il y a forcément un aller-retour. Le fait de modifier une représentation va faire en sorte qu’il y aura forcément un impact sur la société. »

Affiches des films suivants : The Boys in the Band (1970), Victim (1961), Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit (1971)
Affiches des films suivants : The Boys in the Band (1970), Victim (1961), Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit (1971)

Comme à contre-courant de l’émancipation actuelle du cinéma LGBT, des suppressions de subventions à destination de festivals LGBT ont eu lieu en 2016. « C’est regrettable que tout ce qui soit artistique subisse cela, car c’est là que se crée le mouvement social. Au-delà, je ne suis pas sûr qu’il y ait véritablement un impact car il y a un public moins large, ce sont des personnes déjà convaincues » pense Alain Brassart. Une atteinte à l’image de ces films vis-à-vis du grand public également colportée par l’association catholique Promouvoir. Elle fit annuler le visa d’exploitation de La Vie d’Adèle en 2015 et retirer des affiches de L’inconnu du lac en 2013 dans deux communes. La prise de conscience sur l’état de la société provoquée par ces films, ouvrant vers de nouvelles revendications, se confronte à des voix contradictoires. Avant de véritablement changer le scénario dominant, la fiction n’a pas fini de combattre les oppressions.

Améliorer la programmation ?

Selon Marie, militante au sein de la vie associative nantaise, le festival Cinépride a encore une marge de manœuvre possible afin de proposer une sélection de films presque irréprochable, bien qu’elle soit d’ores et déjà très variée d’après cette dernière. « S’il pouvait y avoir plus de films sur la transidentité ce serait bien car, une fois encore, je trouve que ça manque », avoue-t-elle.

Affiche de Tomboy (2011), de la réalisatrice Céline Sciamma. Zoé Héran interprète Laure / Mickaël
Affiche de Tomboy (2011), de la réalisatrice Céline Sciamma. Zoé Héran interprète Laure / Mickaël

Cependant, cela relève deux difficultés : celle de trouver des acteurs et actrices réellement transgenres dans le but d’optimiser leur représentativité, mais aussi d’avoir une offre suffisante sur le sujet de la part des studios et des distributeurs.

« Je suis sûre qu’il y a des gens qui ont envie de faire ces films et qu’on ne va pas les subventionner juste parce que ce ne sont pas des gens connus, parce qu’il n’y a pas trop d’intérêt aujourd’hui à ce qu’on donne la voix aux personnes concernées en fait. » – Marie

Pourtant, nombre d’aspects de l’existence de la communauté LGBT+ (Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexué-e-s, Assexuel-le/Agenre/Aromantique, Pansexuel-le), à l’instar de la transidentité, gagneraient à être davantage présents dans le cinéma français et international, qu’il s’agisse tout simplement de la vie de famille, de l’adoption, de la procréation médicalement assistée (PMA)… Sans oublier les orientations relativement obscures au grand public, voire oubliées, comme les personnes aromantiques (une personne qui ne ressent pas d’attirance romantique) et asexuelles (pas d’attirance sexuelle envers les autres).

Pourquoi est-ce si important ? Car cela permet à chaque individu, peu importe son genre et son orientation sexuelle, de s’identifier à des personnages qui ne seront pas uniquement fictifs, mais aussi des exemples, des sources d’inspiration. « Ils veulent un coming out mais ils ne savent pas comment le faire, ou tout simplement ils n’ont pas envie d’en faire un mais ils ne savent pas comment gérer ça…

D’avoir des films, ça permet de te dire : « Ok, j’existe. »

Il y a plein de gens comme moi, j’existe donc ça te valide dans ta possibilité d’existence. Tu ne te dis pas « Je suis une erreur au monde. »» Ces quelques mots soulignent l’enjeu que le cinéma, et par conséquent des événements tels que le festival Cinépride de Nantes, représentent d’un point de vue social, mais également identitaire.

Carte des festivals Cinépride dans le monde
Carte des festivals Cinépride dans le monde (Agrandir)
* Conscients du fait que ce n’est pas le terme approprié, qu’il s’agit des propos des personnes interviewées que nous ne pouvions donc pas modifier, nous nous excusons auprès des personnes que le terme pourrait blesser.

Article écrit par Armelle Desmaison, Marie Merlet, Kévin Hérieau, Élodie Longépé et Marie Martel

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