« La Porte des Enfers », arracher les morts à leur sort

« La Porte des Enfers », arracher les morts à leur sort

Publié aux éditions Actes Sud en 2008, La Porte des Enfers est un roman de Laurent Gaudé, un écrivain français aux multiples facettes. À Naples, dans les années 80, un enfant est tué par balles lors d’un règlement de comptes dans la rue. Rongé par le désespoir, son père est prêt à aller le chercher jusque dans les entrailles de la terre…

Vivre à Paris implique de passer beaucoup de temps dans les transports en commun. Je n’avais pas ce problème à Nantes : je ne prenais quasiment jamais le tram, je faisais le reste à pied ou en voiture. J’ai donc voulu profiter de ces longs moments dans le RER le matin pour lire tous les bouquins que j’entasse depuis des années sans jamais les ouvrir. Mon choix s’est porté sur un livre dont je ne me souvenais même plus de la présence dans ma bibliothèque : La Porte des Enfers de Laurent Gaudé.

Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être : son petit garçon est mort. Nuit après nuit, à bord de son taxi vide, il s’enfonce dans la solitude et parcourt au hasard les rues de la ville. Un soir, dans un minuscule café, il fait la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre…

Difficile de ne pas immédiatement penser à L’Enfer de Dante Alighieri. Cette première des trois parties de La Divine Comédie (14ème siècle, pour situer) une référence incontournable de la littérature. Accompagné de Virgile, un poète latin de quelques décennies avant Jésus-Christ, Dante descend aux enfers à la recherche de Béatrice. Tout comme Matteo, dans La Porte des Enfers, qui part récupérer son fils Pippo. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si le roman de Gaudé se déroule en Italie, précisément le pays de Dante.

Deux temps, deux thèmes

La couverture de "La Porte des Enfers" de Laurent Gaudé aux éditions Actes Sud.
La couverture de “La Porte des Enfers” de Laurent Gaudé aux éditions Actes Sud.

Le récit de Laurent Gaudé est structuré autour de deux temporalités. D’un côté, 2002, une époque contemporaine ; de l’autre, 1980, lors de la fusillade qui cause la mort de Pippo. C’est sur un acte de vengeance que s’ouvre l’histoire : Pippo est revenu des Enfers, il est devenu serveur spécialiste du café dans un restaurant de Naples… et il plante un couteau dans le ventre d’un client, qui n’est autre que l’homme qui lui a tiré dessus en 1980.

Tout au long du roman, la narration alterne entre 1980 et 2002. Un système classique mais intéressant de récit imbriqué. Pippo est vivant, et on le suit à mesure qu’il met en place sa vengeance, comprenant peu à peu que son père est mort. En même temps, on vit la mort de l’enfant vingt ans plus tôt. Matteo est complètement anéanti, tandis que sa femme Giuliana bouillonne de rage et lui ordonne de venger leur fils. Vengeance finalement accomplie par la victime elle-même.

Avant la descente aux enfers, c’est donc la vengeance qui transparaît en premier dans La Porte des Enfers. Giuliana, femme de Matteo et mère de Pippo, brûle d’une intense soif de vengeance, allant jusqu’à glisser des petits papiers où elle écrit des choses comme « rendez-moi mon fils ou allez au diable » entre les pierres de toutes les églises de Naples. Elle se fend de longs monologues furieux et pathétiques qui rappellent ceux de la tragédie antique, en beaucoup moins impressionnants toutefois. À savoir que Laurent Gaudé est un écrivain non seulement romancier mais aussi dramaturge, ce qui peut éventuellement expliquer ces tirades théâtrales.

L’autre thème majeur est évidemment la perte d’un être cher. La mort et le deuil qui s’ensuit, en d’autres termes. Là où La Porte des Enfers contourne enfin les clichés, c’est que l’homme est complètement accablé et que c’est sa femme qui est animée d’une volonté vengeresse. Matteo passe ses nuits à parcourir Naples dans son taxi vide, et Giuliana cherche la force de se rendre au cimetière – même si ce n’est pas comme ça qu’elle risque d’accomplir sa vengeance.

Des références classiques et mythologiques

L’enfer et la mort sont en soi des sujets de fiction assez classiques. La mise en scène des enfers par Laurent Gaudé lui est propre : il les écrit tels qu’il les imagine lui-même. Ils sont évidemment moins travaillés que ceux de Dante, mais ils ont leurs propres particularités. Il y a quelques allusions à la mythologie antique, en particulier avec le fleuve qui sépare le monde des morts de celui des vivants et qui rappelle évidemment le Styx.

Le modèle de L’Enfer de Dante apparaît clairement dans La Porte des Enfers. Matteo descend dans le royaume des morts accompagné du curé Mazerotti, de la même manière que Dante y descend aux côtés de Virgile. Ces deux personnages servent de guides. Comme l’explique Laurent Gaudé dans une interview d’octobre 2008, le guide est une figure nécessaire d’un tel récit, « Dante le fait et ce n’est pas pour rien : il faut qu’il y ait deux personnages pour qu’ils puissent se parler et expliquer ce qu’ils voient. »

"Orphée et Eurydice", Edward John Poynter, 1862
“Orphée et Eurydice”, Edward John Poynter, 1862

Le mythe d’Orphée et Eurydice se dévoile également entre les lignes. Souvenez-vous de vos cours de latin, de grec, de mythologie : Orphée, le poète musicien, perd sa femme Eurydice, mordue par un serpent. Il descend la chercher dans le royaume des Enfers. Sur le chemin du retour, il se retourne et la voit disparaître sous ses yeux. C’est un lieu commun : on ne peut reprendre personne à la Mort… à moins de lui donner une vie en échange, un classique. Ainsi, Matteo ramène Pippo dans le monde des vivants, mais prend sa place parmi les morts.

Des personnages singuliers

Le principal intérêt de La Porte des Enfers, à mes yeux, tient dans ses personnages. Si on met de côté Giuliana et ses complaintes exaspérantes, les autres ont leurs propres singularités, qui les rendent captivants et, quelque part, plus humains. J’adore les détails et les caractères un peu décalés. Ainsi, nous avons en 1980 :

  • Le professeur Provolone, qui fait office de vieux savant fou en racontant qu’il a fait la carte de toutes les portes menant aux Enfers.

  • Le curé don Mazerotti, celui qui sera le guide de Matteo dans les Enfers, et qui est condamné par l’Église à cause de sa bienveillance à l’égard des dépravés.

  • Grace, la prostituée transsexuelle qui se complait dans sa condition et sa mélancolie.

  • Garibaldo, le patron de café peu loquace mais attentif.

Pippo, quant à lui, est un spécialiste du café. Ce trait de personnalité est longuement décrit au début du roman. Les clients viennent de tout Naples exprès pour déguster ses cafés : il a le secret d’y ajouter diverses épices pour créer des boissons uniques, à la demande. J’ai adoré cet aspect du roman, et je ne vais d’ailleurs pas me priver de vous en donner un petit aperçu.

Je sais faire les cafés pour chaque désir, chaque humeur. Violent comme une gifle pour se réveiller le matin. Enrobé et serein pour faire passer un mal de crâne. Onctueux pour appeler à soi la volupté. Robuste et tenace pour ne plus dormir. Le café pour attendre. Le café pour se mettre hors de soi. Je dose comme un alchimiste. J’utilise des épices que le palais ne sent pas mais que le corps reconnaît.

S’il y a un personnage détestable, en revanche, c’est bien Giuliana. La mère de Pippo ne pense qu’à la vengeance, ce qui est, en soi, compréhensible. Elle harcèle son mari Matteo pour qu’il retrouve et tue le meurtrier de leur fils. Il n’y arrive pas, et elle lui fait clairement sentir sa rancœur et sa déception, alors qu’elle-même ne fait strictement rien à part se lamenter et accuser le monde entier de son malheur. Elle finit par tourner le dos à Naples et partir loin, pour oublier – renier ? – définitivement son homme et son fils mort.

Or, depuis les Enfers, Pippo ressent ce brusque détachement de sa mère. Et il en souffre. J’ai beaucoup aimé l’idée de Laurent Gaudé selon laquelle nos morts sont encore un peu vivants tant qu’on les garde dans notre esprit. J’ai encore plus apprécié son illustration, que je vous laisserai découvrir, de cette phrase en quatrième de couverture, « ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur ».

  • La Porte des Enfers, Laurent Gaudé, éditions Actes Sud, 7,70 €

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