Je porte un appareil auditif (comme votre grand-mère) et je le vis bien

Je porte un appareil auditif (comme votre grand-mère) et je le vis bien

Pour la semaine prochaine, vous écrirez quelques lignes sur le son de votre vie.

Tels furent les mots, à peu de choses près, d’un prof du premier semestre en master 1. J’avoue ne pas même me souvenir de l’intitulé du cours : j’ai surtout retenu que ce prof en question nous a essentiellement parlé du son dans les médias (et pas que).

Le son de notre vie, ça a laissé pas mal de monde perplexe. Le lundi suivant, les 48 étudiants que nous étions alors avions chacun écrit quelque chose, et le prof a demandé à ce que nous lisions chacun notre tour nos travaux. À haute voix, devant tout le monde. C’était un sujet assez personnel, ce qui rendait les choses un peu compliquées. Qu’à cela ne tienne.

Maintenant, raconte devant 47 étudiants que tu es malentendante et que tu portes des appareils auditifs comme leurs grands-parents, personne ne juge.

Les touches du clavier, le moteur d’un avion, les machines d’un hôpital… il y avait un peu de tout. Personnellement, j’avais commencé par écrire quelques lignes à l’arrache où je racontais que le son de ma vie était celui de la clarinette, puisque la musique prend une place particulièrement importante dans ma vie. Finalement, j’ai pondu un texte sur un tout autre sujet et évoqué un handicap que je traîne depuis toujours : je suis malentendante.

Mais je n’avais pas prévu de devoir en parler devant une cinquantaine d’étudiants que je ne connaissais guère. Même si aujourd’hui, j’assume le fait d’être malentendante et de porter des appareils auditifs, accessoire que l’on associe d’ordinaire au troisième âge. Combien de fois ai-je entendu ces mots, « ah, comme ma grand-mère ! » ou sa variante « ah, comme mon grand-père ! » lorsque je dégage les cheveux qui cachent mes oreilles…

En tout cas, le prof a eu l’air très intéressé par mon texte. Forcément, lui aussi a des problèmes d’audition, même s’il est assez récalcitrant vis-à-vis de l’appareillage. Un peu plus tard, il m’a pourtant dit qu’il avait décidé de retourner voir l’ORL et de ré-évaluer la possibilité d’être appareillé. Je ne vous cache pas que, quelque part, ça m’a fait plaisir. Parce que, non, être malentendante comme vos grands-parents à seulement 20 ans – et ce depuis autant de temps – n’est pas une fatalité.

Va falloir te déboucher les oreilles hein, j’en ai marre de répéter !

Avoir des appareils auditifs quand on a 7 ans : une malédiction

Je ne saurais dire à quel moment on a réalisé que j’étais malentendante. Peut-être avais-je aux alentours de six ou sept ans. J’ai l’impression que ce handicap m’a toujours suivie, et il a eu sur ma vie une influence bien plus importante que je ne le croyais il y a encore quelques années. Imaginez une gamine affublée d’appareils auditifs alors même qu’elle apprend tout juste à lire, et qui se heurte aux commentaires désobligeants de ses camarades, dont les grand-parents ont eux aussi ces petits machins électroniques dans les oreilles. La différence, c’est que devenir de plus en plus sourd à mesure que l’on vieillit, c’est considéré comme quelque chose de normal.

Longtemps, j’ai été une adepte des cheveux détachés pour cacher ce détail embarrassant, à guetter si j’étais bien à l’abri des regards indiscrets pour changer les piles, à esquiver les écouteurs tendus par des amis qui m’auraient obligée à enlever mes appareils pour écouter la musique qu’ils diffusaient. Dès que l’école était terminée, le soir, je m’empressais d’ôter ces appareils, ne les estimant pas nécessaires à la maison.

C’est sans mes appareils auditifs que je me rendais à mes cours de musique. Mes professeurs n’y ont d’abord vu que du feu : j’apprenais la clarinette, et je me débrouillais tant bien que mal en solfège… mais ce dernier posait problème à tellement d’élèves que je me suis fondue dans la masse de ceux qui étaient incapables de réussir une dictée de notes, de distinguer une quarte d’une quinte ou de déterminer en l’écoutant si un morceau était majeur ou mineur, ternaire ou binaire.

Et sinon, ça vous amuse de bouger les lèvres en faisant semblant de parler pour me faire croire que je suis complètement sourde ?

Le lycée et l’émancipation

Après des années de complexes vis-à-vis des appareils imposés par le fait d’être malentendante, j’ai quitté le collège et son univers impitoyable pour franchir les portes du lycée. Apparemment, c’est là que les choses ont commencé à changer. Je ne saurais expliquer le comment du pourquoi, mais j’ai décidé d’assumer ce que j’avais toujours considéré comme un handicap. Après tout, un nombre incalculable de personnes doit s’affubler de lunettes : pourquoi porter des appareils serait-il plus embarrassant que d’être malvoyant sous prétexte que ce problème touche moins de monde ?

À partir de cette réflexion, j’ai pris le parti d’en rire. Quand on me dit avec agacement mais sur le ton de la plaisanterie que je dois allumer mon appareil parce que je viens de faire répéter trois fois, je réponds que c’est déjà fait, tout en dégageant des mèches de cheveux pour appuyer mes propos. C’est alors toujours amusant de les voir se confondre en excuses à grands coups de « pardon, je ne savais pas ». Quand un bruit devient insupportable ou que des paroles m’ennuient, je dis avec humour que je n’ai qu’à débrancher.

De manière plus sérieuse, lorsque j’ai du mal à comprendre quelqu’un dont la voix se situe dans des fréquences difficiles à discerner pour mon oreille, j’explique d’office mon problème pour anticiper toute irritation de la part de mon interlocuteur, pour éviter ce regard condescendant qui trahit l’hésitation entre « est-elle débile ? » et « le fait-elle exprès ? ».

J’ai appris à ne plus tenir compte de ce malaise lorsque les gens disent quelque chose et, le regrettant après coup, sont bien heureux que je n’aie pas entendu et m’intiment allègrement de « laisser tomber », puisque de toute façon « c’est pas la peine ». Il est mieux de balancer sur le ton de la rigolade que ça craint de profiter du handicap d’une malentendante : j’espère toujours qu’après coup, ils se sentent un peu bêtes. Sans rancune, évidemment.

C’est trop bien, on entend tellement mieux avec les appareils !

Entendre enfin ce qui se passe autour de soi

Là où l’acceptation de mon statut de malentendante a réellement eu un impact considérable, c’est quand je me suis rendu compte de tout ce que je ratais sans mes appareils. Auparavant, je les considérais seulement comme une nécessité pour comprendre ce qu’on me disait ; et dès que possible, je me renfermais dans ma bulle de silence et de solitude. Or, j’ai fini par prendre conscience que le monde offre une diversité de sons considérable.

Il m’a fallu réapprendre la clarinette : avec mes appareils, j’entendais désormais le passage de mon souffle dans l’instrument et le cliquetis de la mécanique. Cela m’a permis d’affiner mon son et d’alléger le toucher de mes doigts sur les clefs. Mon nouveau professeur de clarinette de l’époque avait vite repéré mon handicap, et m’avait imposé de porter mes appareils lorsque je jouais : ce fut d’abord un calvaire. J’avais l’impression d’avoir un son aussi moche que celui d’un élève de première année. Mais j’ai pris confiance en moi, et ai considérablement progressé à partir de là. Pour cela, je lui dois une fière chandelle.

De manière plus générale, jouer avec d’autres musiciens est devenu encore plus agréable : je percevais désormais beaucoup mieux chaque voix, les œuvres interprétées par les orchestres d’harmonie auxquels j’appartenais – et appartiens toujours – prenaient sens, j’en saisissais enfin la beauté et la subtilité, les divers instruments avaient cessé de se confondre.

Arrêtez de faire comme si je ne comprenais rien à rien, bande de..!

La plupart des gens ne font pas réellement attention à ce qu’ils entendent, et ils n’ont pas conscience de la chance qu’ils ont d’être en pleine possession de leurs facultés d’audition. Lorsque je porte mes appareils auditifs, une multitude de sons apparaissent, et ceux que j’entendais déjà sans eux se précisent et s’amplifient. Que je sois seule dans une pièce, avec d’autres personnes, dans la rue, en pleine nature, sur scène quand je dois jouer, dans une salle de concert… j’entends.

Et dès lors que j’enlève mes appareils, c’est comme si j’étais coupée du monde, comme s’il y avait une vitre entre moi et un univers dont les sons me parvenaient seulement de loin, étouffés, me reléguant dans un isolement forcé. Je suis encore là, mais il subsiste une barrière, et le seul moyen de la franchir est de rebrancher les appareils.

Au départ, je voulais écrire que le son de ma vie était celui de la clarinette, instrument dont je joue depuis quatorze ans. En réalité, le son de ma vie, c’est le bip lorsque j’allume mes appareils et qui me permet enfin d’entendre et d’intégrer le monde.

Ainsi se terminait le texte que j’avais écrit pour le cours dont je vous parlais en début d’article.

Finalement, les appareils auditifs, c’est cool

Si vous vous demandez d’où vient ce problème, je n’en ai pas la moindre idée. Quand j’étais adolescente, j’ai été soumise à une batterie de tests en tous genres et dont j’ai eu du mal à comprendre la logique : du scanner de la tête au port d’un électro-cardiogramme pendant 24h en passant par une échographie de la vessie (oui, ça me laisse aussi perplexe que vous), les médecins n’ont rien trouvé, et c’était tellement pénible que je n’ai pas cherché depuis. Je devrais relancer l’affaire, histoire de savoir au moins pourquoi je suis malentendante.

On m’a aussi déjà demandé si je me ferais opérer si une solution existait. Il en existe, à vrai dire, mais au point où j’en suis, je crois que je préfère encore garder mes appareils. Croyez-le ou non, mais ce handicap, malgré ses inconvénients, présente aussi quelques avantages. Laissez-moi vous convaincre rien qu’avec ces trois raisons :

  • Quand je ne comprends rien à ce que quelqu’un me raconte parce qu’il/elle n’articule pas ou que sa voix se situe dans des fréquences insaisissables, j’ai au moins l’excuse valable d’être malentendante. Et souvent, la personne en face daigne faire un effort.
  • Si je dois dormir dans la même pièce qu’une personne qui ronfle ou dans un environnement bruyant, il me suffit de débrancher mes appareils et, magie, le volume sonore baisse aussitôt. Il y a des gens qui m’envient cette chance.
  • Mes nouveaux appareils sont high-tech : ils ont l’option Bluetooth. En gros, je peux les connecter à mon téléphone et écouter de la musique n’importe quand, sans que personne ne s’en rende compte, et je n’ai pas à trimballer de casque ou d’écouteurs dont les fils s’emmêlent invariablement. Et rien que pour ça, être malentendante c’est cool.
Eh ouais, j’ai des écouteurs Bluetooth intégrés. T’es jaloux, hein ?

2 réactions au sujet de « Je porte un appareil auditif (comme votre grand-mère) et je le vis bien »

  1. Salut ! Ton texte m’a beaucoup émue car je me reconnais dans pleiiin de situations.
    Sourde à droite et malentendante à gauche, je suis appareillée depuis l’age de 15 ans. L’adolescence fut difficile à supporter car les appareils auditifs « c’est pour les mamyyyys » hahaha…
    On m’a annoncé une maladie de l’oreille interne il y a 4-5 ans. La maladie de Ménière avec comme symptômes : acouphènes- vertiges- perte d’audition. J’ai à mon grand regret perdu de l’audition sur ma bonne oreille après un vertige très difficile. (Je prie chaque jour pour ne jamais en revoir un de si tôt)
    Maintenant, mon seul grand problème c’est que quand j’enlève mon appareil je suis pratiquement sourde maintenant ( et ça m’angoisse…) je pars ben Nouvelle Zélande dans 1 mois et me dire que je ne vais pas entendre les gens dans l’eau me rend très angoissée 🙁 il faut garder la tête haute c’est vraiment pas évident tous les jours…
    je vais suivre de plus près ton blog 🙂
    Très bonne soirée
    Mathilde

    1. Bonjour Mathilde, merci pour ton commentaire ! 🙂
      Je ne connaissais pas la maladie de Ménière, je suis désolée pour toi :/ Après, c’est vrai que porter un appareil a ses inconvénients, surtout quand il faut l’enlever et donc se retrouver dans une sorte de “bulle”, mais c’est une question d’adaptation 🙂
      En tout cas, profite bien de la Nouvelle Zélande et n’hésite pas à repasser donner des nouvelles 😀
      Bonne journée,
      Gwenn

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *