« Quand les oiseaux s’étaient tus », ou quand les gardiens de phare s’entretuent

« Quand les oiseaux s’étaient tus », ou quand les gardiens de phare s’entretuent

Publié en mai 2017 et lauréat du prix du Masque par les éditions JC Lattès, Quand les oiseaux s’étaient tus est le premier roman de l’enseignant en biologie Fred Houel. Ce thriller glacé prend place en Antarctique, autour d’un phare dont les gardiens sont confrontés à d’étranges phénomènes morbides…

 

Fin mai 2017, je viens de commencer mon nouveau job d’été dans une grande surface. Du fait d’un vicieux hasard, je suis obligée de passer par la section librairie pour aller des vestiaires au rayon où je travaille, et inversement. Si vous êtes du genre à accumuler des livres chez vous en sachant pertinemment que vous ne les lirez pas, ou du moins pas avant longtemps, alors vous connaissez mon problème.

J’essaye de ne pas prêter trop attention aux livres qui me font de l’œil à chacune de mes allées et venues, mais peine perdue : moi qui ne m’arrête habituellement pas aux jolies couvertures, mon regard aiguisé de Pharôdeuse est soudain accroché par… un phare. Forcément, je m’arrête brutalement et me jette sur l’ouvrage, Quand les oiseaux s’étaient tus de Fred Houel, pour en dévorer le résumé.

Port Scott, mars 2017. Un promontoire de basalte noir perdu dans les eaux de l’Antarctique, un monde de glace et de roche battu par les vents qui s’enfonce dans la nuit. Ici reposent les membres de l’expédition Scott, décédés dans leur tentative de rallier le pôle. Seuls Jim et Thorn, les gardiens du phare, affrontent les rigueurs hivernales retranchés dans une complète solitude. Lorsque Thorn trouve la mort dans un accident, Jim, sous le choc, alerte les secours. Mais à leur arrivée, ils ne retrouveront de Jim qu’un cadavre aux membres disloqués et un journal halluciné. Commence alors pour le capitaine de police Brad Morney et la jeune docteure Mary Seurley une sombre enquête où planent les angoisses délirantes du récit posthume de Jim.

Un thriller, plus précisément un « huis clos infernal » comme l’évoque une petite phrase en gras sur la quatrième de couverture. Je cède et je l’achète : difficile de passer à côté de quelque chose en lien avec les phares depuis le reportage que mon comparse Pharôdeur et moi avons mené en octobre 2016.

Couverture du thriller Quand les oiseaux s'étaient tus de Fred Houel aux éditions du Masque : un phare rouge et blanc et quelques oiseaux.
Couverture du thriller Quand les oiseaux s’étaient tus de Fred Houel aux éditions du Masque.

Les premières pages sont écrites du point de vue de Mary, une jeune femme qui, au terme de ses études de médecine et d’une rupture amoureuse, prend un poste dans une station de recherche au fin fond de l’Antarctique pour tourner une page. Elle est à bord de l’Aurore, le bateau brise-glace qui fait la tournée des quelques îles de la banquise à la fin de l’été. L’intrigue ne nous est pas dévoilée, la situation initiale nous présente un personnage que l’on imagine être le narrateur principal du roman.

En revanche, le second chapitre annonce la couleur : il s’agit du journal de bord de Jim, l’un des deux gardiens du phare, et la première phrase n’est autre que « Thorn est mort ». Phrase simple, concise et percutante, qui n’est pas sans rappeler l’incipit de L’Étranger d’Albert Camus, « Aujourd’hui, maman est morte. » Bien, il va falloir enquêter sur les circonstances d’un décès sur la banquise.

Et puis, le troisième chapitre prend le risque de perdre le lecteur en cours de route, en passant soudain de la troisième à la première personne du singulier, avec le point de vue interne du narrateur. Nous ne sommes plus dans le journal de Jim, ni dans la tête de Mary. On finit par comprendre que l’on suit en fait Brad Morney, le capitaine de police désabusé exilé en Antarctique suite à une faute grave.

On apprend rapidement la mort du second gardien de phare, et les péripéties s’enchaînent alors : Mary la docteure, Brad le flic, Jack son second, ainsi qu’un cuisinier, un alcoolique et le lieutenant du bateau se retrouvent coincés sur l’île et font face à de multiples phénomènes pour le moins étranges. Des oiseaux au comportement flippant digne d’un film d’Alfred Hitchcock, des cadavres qui disparaissent ou qui se font vider de leur moelle osseuse, des mutineries qui aboutissent à des incendies géants et des course-poursuites en chasse-neige, des pierres tombales qui bougent toutes seules dans le cimetière…

Au fil du livre, j’en suis presque venue à me demander si ce n’était pas un énième roman plus ou moins fantastique incluant des morts-vivants, zombies et autres revenants. En fait, non : le dénouement propose une solution rationnelle et basée sur la science, mais trop capilo-tractée à mon goût. Certes, l’auteur est issu du monde scientifique, mais quand les Raëliens interviennent dans l’histoire et que la gentille docteure parvient in extremis à sauver sa peau face au méchant savant psychopathe à l’aide d’un scalpel volé de façon hautement improbable, j’ai un peu de mal à prendre le livre au sérieux.

La base antarctique Scott existe réellement. Il s'agit d'une station de recherche. Photographie : Andrew Mandemaker, janvier 2006.
La base antarctique Scott existe réellement. Il s’agit d’une station de recherche. Photographie : Andrew Mandemaker, janvier 2006.

Toutefois, à défaut de réalisme (ce qui en soit n’est pas un mal, sinon le récit aurait été ennuyeux, j’en conviens), la cohérence est respectée : on se rend compte à la fin que tout a été brillamment orchestré depuis le tout début – bien avant que ne commencent les péripéties sur la banquise – par une seule et même personne, qui n’est autre que l’un des gardiens de phare. Même si le rapport au titre, Quand les oiseaux s’étaient tus, est assez vague…

Le principal aspect négatif du roman réside dans son écriture. Je n’ai pas du tout accroché au style de l’auteur, que j’ai trouvé alourdi de répétitions, de descriptions parfois trop alambiquées et, surtout, saccagé par une conjugaison assez dérangeante. Peut-être était-ce volontaire, mais les brusques alternances entre les temps du passé et du présent et leur fréquente mauvaise utilisation ont grandement irrité ma conscience littéraire. Par ailleurs, je n’ai guère saisi l’intérêt d’employer la personne du je uniquement pour Brad Morney, le capitaine de police, tandis que pour tous les autres personnages, la narration se fait à la troisième personne malgré un point de vue interne, alors qu’ils sont tout aussi essentiels que le flic.

En bref, Quand les oiseaux s’étaient tus est un thriller plutôt bien construit pour un premier roman. Je l’ai lu presque d’une traite, voulant toujours connaître la suite. En effet, l’auteur a toujours recours à ce procédé classique mais efficace qui laisse le lecteur sur sa faim à chaque fin de chapitre, avec l’inévitable mort (du moins, on l’imagine) d’un personnage, ou l’ouverture d’une porte derrière laquelle on sait qu’il va se passer quelque chose d’important. J’ai également trouvé très intéressant l’aspect huis clos : en Antarctique, que peu de gens sauraient finalement situer (pôle sud ou pôle nord ?), sur une île désertée par ses trop rares habitants, se déroulent des événements morbides et violents autour d’un phare et de théories scientifiques inquiétantes, dans l’ignorance et l’indifférence générale du reste du monde.

Le roman a remporté en 2017 le prix du Masque, organisé par les éditions JC Lattès et qui récompense des auteurs français de thrillers.

 

  • Quand les oiseaux s’étaient tus, Fred Houel, éditions du Masque, 8€

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