Voyage au Pays de l’Absurde : rencontre avec Jean-Maurice Bigeard

Voyage au Pays de l’Absurde : rencontre avec Jean-Maurice Bigeard

Les citations proviennent d’un entretien réalisé en mai 2017, dans le cadre de mon stage à l’Absurde Séance.

Fondée en 2000 par Jean-Maurice Bigeard, agent d’accueil au cinéma Katorza dans le centre-ville de Nantes, l’Absurde Séance a pour vocation de présenter des films étonnants à un public de passionnés et de curieux, qui trouveront leur compte avec des œuvres gores, érotiques, ainsi que de nombreux nanars. Hors la pause estivale, les projections se déroulent un jeudi sur deux au cinéma Katorza. La motivation de son créateur est claire : il souhaite avant tout « faire l’éducation cinématographique, un peu déviante [dans un univers du cinéma] hyper aseptisé » de ses spectateurs.

L’idée est née d’une envie de la direction du Katorza de l’époque de programmer des séances à minuit. Le coup d’envoi est donc lancé le 14 octobre 2000 avec Pink Floyd : The Wall (1982) d’Alan Parker. Afin d’attirer l’attention, l’Absurde Séance clame que la diffusion se fera avec « plus de son ». Cela signifie concrètement que la bande audio du film sera plus élevée que d’ordinaire lors de la projection. Décrit une décennie plus tard comme « le trip le plus coloré de l’histoire du cinéma, le plus contestataire et aussi le plus désespéré » sur le site internet de l’association, il s’agit d’une véritable réussite qui servira alors de tremplin pour les années à venir, permettant même d’accueillir des personnalités de l’industrie du cinéma. L’avenir semble moins incertain, ce qui se confirmera au fil du temps malgré des moments plus difficiles.

Affiche de Pink Floyd : The Wall (1982) d’Alan Parker
Affiche de Pink Floyd : The Wall (1982) d’Alan Parker

Depuis sa fondation, l’association a fait (re)découvrir à ses spectateurs une palette d’œuvres cinématographiques pouvant aisément être qualifiée de riche. Nous pouvons citer entre-autres le film italien Zombie Holocaust (1980), Galaxy Quest (1999), Stoker (2013) et même du cinéma de sexploitation avec très récemment Greta, la tortionnaire (1977) qui retrace les aventures fictives d’une dirigeante d’un hôpital psychiatrique où elle exerce de nombreux sévices sur ses patientes. Des créations plus populaires ont tout de même été projetées telles Dirty Dancing (1987) avec Patrick Swayze et Le Labyrinthe de Pan (2006) réalisé par Guillermo del Toro. « Déjà à l’époque [de la création de l’Absurde Séance], il y a bon nombre de films qui ne sortaient pas sur les écrans nantais d’où l’intérêt pour moi de scotcher tout ce qui était un petit peu « autre », un petit peu underground, un peu gore, un peu érotique et plus si affinités. Donc, on a montré bon nombre de films plus ou moins SM, des films de violence, de sadisme ou de choses comme ça qui, pour moi, cadraient très bien avec ce qu’on avait envie de faire à ces séances de minuit où on a, malgré nous, drainé une clientèle plus ou moins métalleuse, un peu geek. Beaucoup de personnes qui venaient à ces séances-là pour se marrer et pour qui c’était la fête. » explique Jean-Maurice. Car oui, l’association ne se qualifie pas uniquement par ses programmations hors-normes, mais aussi par son ambiance déjantée. Adieu la discrétion pour les plus exubérants du public qui ne se privent pas d’exprimer leurs commentaires à voix haute. Ils y sont d’ailleurs encouragés. Il n’est donc pas rare d’entendre des « Putain ! » et autres exclamations résonner, ponctuées par les rires de la salle.

Les différents événements organisés par l’Absurde Séance ne manquent pas de rappeler sa marque de fabrique. En effet, la programmation de printemps est rythmée par la soirée Gore-nichon présentant un film d’hémoglobine suivi d’un second aux mœurs douteuses. Il ne faut pas non plus oublier le Festival de l’Absurde Séance qui présentera sa 9ème édition en octobre prochain. Celui-ci s’étend sur une semaine afin d’offrir aux habitués et amateurs une vingtaine d’œuvres cinématographiques. Des invités sont présents, qu’ils soient réalisateurs, scénaristes, producteurs ou acteurs. Un jury est également constitué dans le but d’élire le meilleur film parmi une sélection prédéfinie. Quant aux Nuits Fantastiques, organisées au mois de mars et d’octobre tous les ans, le fondateur affirme que « s’il y a une recette, c’est de mettre un film que les gens ont envie de voir, un film que les gens ont très envie de voir, un film buzz, après c’est le petit-déj’. Ensuite, on met un film choc parce qu’il arrive un moment à 2, 3 heures du matin où il faut réveiller un peu les gens. Donc il faut un truc qui secoue, qui déménage. Puis, à 4 heures du matin, comme on n’a plus trop la force, l’énergie, on n’a même plus de cerveau, donc on met une merde parce qu’on est bien conscient qu’à cette heure-là on ne va pas lutter. Et tant qu’à rester dans la salle, autant être là jusqu’au bout et puis, tant qu’à faire, autant regarder une connerie, un truc qui nous fait marrer, parce qu’il n’y a plus que ça à faire. Quand tu sais que tu vas sortir du cinéma à 6/7 heures du matin, tu vas rentrer chez toi, la journée est un petit peu baisée quand même. Pour moi, c’est l’esprit et la recette des Nuits Fantastiques. » Question de dosage donc. Autre événement majeur : la Zombie Walk en novembre. Importé des États-Unis, le principe est simple. Après une séance de déguisement et de maquillage, les participants défilent dans les rues sous l’apparence de zombies avant de retourner au cinéma pour assister à deux projections. La nouveauté de la saison 2016-2017 est la création d’une soirée Hellfest au cours de laquelle un concours est proposé, en partenariat avec une école e-artsup, ayant pour finalité de choisir le meilleur spot promotionnel réalisé par une équipe de cette dernière. L’année 2017-2018 sera rythmée par ces rendez-vous devenus habituels, ainsi que par un ciné-concert en partenariat avec l’École supérieure de commerce Audencia.

La Zombie Walk investie les rues. Photographie : l'Absurde Séance
La Zombie Walk investit les rues de Nantes. Photographie : l’Absurde Séance

La programmation a subi de nombreux changement au fil des années. La première formule adoptée a fait de l’Absurde Séance un rendez-vous hebdomadaire tous les samedis soir, puis le jeudi, à partir de minuit. Actuellement, la programmation standard consiste à diffuser une œuvre cinématographique un jeudi sur deux au prix de 5,30€ pour les abonnés Katorza, et de 6,50€ en tarif plein. L’horaire habituel est, quant à lui, calé entre 21 et 22 heures. Pourquoi un tel changement il y a de cela une dizaine d’années ? Il s’agit là uniquement d’une décision de la direction, au grand dam de Jean-Maurice, qui y perçoit une menace quant au futur de son association. Peur ultérieurement justifiée, puisqu’il constate une chute de fréquentation inquiétante. « C’était ancré dans l’esprit des gens que l’Absurde Séance était toutes les semaines le jeudi. Donc là, les gens venaient et d’un coup c’était une semaine sur deux. Il y en a pas mal qui se plantaient. Beaucoup ont commencé à ne plus avoir cette habitude », commente-t-il. Après quelques temps, la tendance s’est inversée, et l’association a retrouvé une clientèle fiable et régulière.

Il ne s’agit pas des uniques bouleversements rencontrés depuis l’année 2000. L’équipe s’est fortement étoffée pour répondre aux besoins de l’association. Seul à mener la barque au départ, parfois aidé par des amis, l’employé du cinéma Katorza s’est entouré d’une quinzaine de bénévoles aux missions bien différenciées. Trois personnes ont pour mission de gérer la publicité de l’Absurde Séance sur les réseaux sociaux ainsi que la gestion du site internet. Deux autres se chargent des traductions et de la synchronisation des sous-titres. Aussi, il faut noter la présence de deux infographistes réalisant tout ce qui a trait aux flyers, affiches et brochures, d’un comptable se chargeant des documents administratifs. Enfin, une équipe composée de cinq bénévoles est aux commandes des demandes de films à l’étranger.

Photographie : l'Absurde Séance
Photographie : l’Absurde Séance

Obtenir les droits pour la diffusion d’une œuvre cinématographique n’est pas chose aisée. Jean-Maurice nous décrit le processus grâce aux sites web professionnels : « il faut montrer pattes blanches pour attester qu’on est pro ou semi pro, et qu’on est dans la recherche de films. Mais pas en tant que geek juste pour les voir. On ne parle pas de téléchargement, de streaming, de choses comme ça. Là on parle de sites pro où on a carrément affaire aux ayants droit internationaux ou aux distributeurs, aux vendeurs et aux producteurs qui mettent en ligne leurs films. Et là, il y a des milliers de films qui sont à voir, qui ne sont évidemment pas sous-titrés et traduits. Quand tu vas sur n’importe lequel d’entre eux, tu arrives sur la maison de production du film. Là, tu vois avec ces gens-là qui ils sont, tu vas les voir. Il y a toutes les coordonnées : le téléphone, le mail… Tu vois les films qu’ils ont sorti et ce qui pourrait t’intéresser dans le tas, et après tu as nécessairement le nom des vendeurs, ou des producteurs, qui peuvent correspondre avec toi. Et là, tu négocies. » Le prix du film en question est décisif, puisqu’il dépend intrinsèquement du budget que l’association est en capacité d’investir. Les ressources économiques de l’Absurde Séance reposent essentiellement sur les recettes obtenues suite aux projections. Aussi, des partenariats avec des entreprises et la municipalité permettent de payer les frais relatifs à la communication. Le fondateur prend tout de même soin de rappeler que sa motivation à poursuivre l’aventure n’est en rien économique. Ayant le statut d’association, l’Absurde Séance n’existe pas dans un but lucratif même s’il est crucial de maintenir des rentrées d’argent.

L'affiche de l'ASNIFF (Absurde Séance Nantes International Film Festival) 2017 par l'Absurde Séance
L’affiche de l’ASNIFF (Absurde Séance Nantes International Film Festival) 2017 par l’Absurde Séance

Après 17 années de programmation et quelques 720 films au compteur, l’Absurde Séance s’apprête à battre un nouveau record, à hauteur de 7 000 spectateurs pour la saison 2016-2017 d’après des estimations. Ce nombre a donc plus que doublé depuis les premiers pas de l’association qui a démarré avec environ 3 000 spectateurs par an. Cependant, il est nécessaire de préciser que le taux de fréquentation peut varier d’une séance à l’autre comme j’ai pu le constater lors des projections auxquelles j’ai assisté.

La saison 2017-2018 débutera jeudi 14 septembre avec la projection du film Baahubali 2 : La conclusion. Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site internet de l’Absurde Séance où vous découvrirez aussi le programme du Festival de l’Absurde Séance qui se déroulera du 10 au 15 octobre 2017.

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