Escape Game à Noirmoutier : l’évasion entre quatre murs

Escape Game à Noirmoutier : l’évasion entre quatre murs

L’île de Noirmoutier s’éveille doucement de sa torpeur hivernale, et couve le printemps. Comme chaque année, les îliens resèment les graines de la saison estivale, tandis que de nouveaux projets sortent du nid. L’éclosion d’un escape game, jeu d’évasion grandeur nature, est notamment annoncée pour le 1er avril 2017.

Sur la place du marché, le carrousel tourne presque à vide, seuls deux ou trois enfants montent les chevaux de bois. Les passants s’engouffrent dans les rues piétonnes, entrent dans un magasin de produits traditionnels, prennent un café sur le port. Juste devant l’église, deux adolescentes diffusent du rap sur une enceinte portable sans fil. Le château ouvre ses portes aux curieux qui veulent approfondir leurs connaissances en histoire.

C’est la dernière semaine de février. Noirmoutier, une île vendéenne qui compte environ 9 000 habitants à l’année, vient de dire au revoir aux Parisiens, repartis vers la capitale à la fin de leurs vacances. Malgré les quelques flâneurs que le vent d’hiver n’a pas découragés, le centre-ville reste bien calme, loin du rythme effréné de la saison estivale, ou tout simplement de celui des villes.

Difficile d’appeler l’île une station balnéaire sans faire grincer des dents. Pourtant, elle vit essentiellement l’été, et le tourisme constitue une part importante de ses revenus. Certains en viennent même à dire que, le reste du temps, elle est quelque peu en décalage par rapport au monde extérieur, au « continent » comme on peut le lire sur les panneaux indicateurs.

Le carrousel dans le centre-ville de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau
Le carrousel dans le centre-ville de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau
Le château de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau
Le château de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau

Sans doute est-ce pour cela que seules quelques lignes discrètes sur le site web de la Communauté de Communes annoncent une nouveauté inédite pour le printemps 2017 : l’ouverture d’un escape game à Noirmoutier. Phénomène en vogue depuis 2014, le principe consiste à enfermer une équipe de deux à six joueurs dans une pièce en leur laissant une heure pour résoudre une enquête à grands renforts d’énigmes et s’échapper. De nombreuses salles ouvrent un peu partout en France et rencontrent un succès croissant.

Ce jeu d’évasion grandeur nature s’est développé essentiellement en ville, dans la mesure où chaque salle propose un scénario précis et ne peut être faite une seconde fois. La multiplication des escape rooms permet donc aux joueurs de poursuivre l’expérience sur de nouvelles histoires. Mais que peut-il en être sur une île telle que Noirmoutier, où un escape game est une activité inédite, surtout pour une population non avertie ?

« Sous les chênes verts », le jeu du futur monde

C’est dans le bois de la Chaise, lieu emblématique de l’île, que le premier escape game de Noirmoutier va bientôt voir le jour, au sein d’une structure déjà existante. Au bord d’une petite route étroite en face de la plage déserte, le restaurant La Paillote est blotti sous le couvert des arbres. Les tables sont abritées derrière une toile de tente transparente. De l’autre côté, des écriteaux indiquent des noms de cocktails, proposent des gaufres et des smoothies. Au milieu, une grande enseigne indique « Laser Game – le jeu du futur monde ».

L’endroit est calme en ce début d’après-midi. L’accueil est désert, entre les verres alignés derrière le bar et l’équipement pour le laser game suspendu aux étagères. Le patron surgit et nous offre à boire pour échanger quelques mots. La communication autour de ce nouveau projet n’ayant pas encore été développée, il est donc curieux de savoir d’où nous tenons l’information selon laquelle il va ouvrir une escape room.

Le Laser Game de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau
Le Laser Game de Noirmoutier. Photographie : Kévin Hérieau

En effet, André Masardo, « chef jardinier » comme il se qualifie lui-même, est depuis 2010 le propriétaire de la structure qui propose diverses activités telles que le mini-golf, les quads électriques, le laser game et la Paillote, restaurant décoré dans un thème africain et où l’on sert de la cuisine du monde ; un décor pour le moins original « sous les chênes verts ». Le petit dernier, l’escape game, est prévu pour le 1er avril 2017. Le propriétaire de l’établissement cherchait en effet une nouvelle activité. Une idée fraîche, qui l’a effleuré à la fin de l’année 2016.

« J’en avais entendu parler, je trouvais ça un peu bizarre au début », explique-t-il en s’affairant derrière son comptoir. « Et puis j’ai regardé sur des sites, j’ai vu la folie des escape games un peu partout dans les grandes villes. Ça pousse comme des champignons. J’ai vu des avis de clients sur les forums qui étaient excellents, avec des taux de 95% de satisfaction. »

André Masardo estime que le principe de base, enfermer des personnes dans une salle pendant une heure, « n’était pas très sexy sur le papier ». Pourtant, il a déjà tenté de développer des concepts semblables à l’escape game, notamment un jeu qui remonte à son enfance dans le sud, « le secret des sept étoiles. Il y avait des étoiles dissimulées dans le jardin, avec des énigmes, des petits secrets, et on devait trouver le trésor final », se remémore-t-il. Cette activité est ponctuellement mise en place lors d’anniversaires, par exemple, aussi bien au sein du laser game que du mini-golf. « S’ils sont bloqués, ils viennent nous voir, on leur donne des indices pour résoudre leur énigme. » L’idée de l’escape game rejoint donc ce que recherche André Masardo. C’est un jeu qui peut aisément séduire « les clients des villes ». Il espère attirer des personnes qui en ont déjà fait l’expérience et voudraient se confronter à l’escape game de Noirmoutier. « Il faudra donc qu’on soit au top en termes de qualité et d’originalité », reprend-il.

L'équipe 2016 du Laser Game : Kelly, Calixte, Jérémy, Arnaud, André Masardo (propriétaire). Photographie : André Masardo
L’équipe 2016 du Laser Game : Kelly, Calixte, Jérémy, Arnaud, André Masardo (propriétaire). Photographie : André Masardo

En effet, il mise principalement sur les touristes, puisqu’il y a sur l’île une clientèle de passage assez forte. « On travaille surtout l’été. On espère que, sur le temps d’une saison, même si on est ouvert quasiment à l’année, les gens viendront au moins une fois nous rendre visite », explique-t-il. Même l’hiver, les clients viennent surtout de l’extérieur, en particulier lors des vacances scolaires. « La semaine dernière, on a eu beaucoup de monde, il y a eu les Parisiens qui sont repartis dimanche. »

« Les diamants de Bokassa », un morceau d’Afrique à Noirmoutier

Le propriétaire ne compte pas lésiner sur les moyens afin de ne pas décevoir ses futurs détectives. La salle sera notamment équipée d’un écran, grâce auquel le game master (le maître de jeu, qui suit l’évolution des joueurs tout au long de leur enquête) pourra envoyer des indices. Le thème n’est pas en reste en matière d’originalité. Se détachant des univers à la Sherlock Holmes, le scénario est ancré dans une temporalité plus proche, et surtout basé sur des faits réels. « C’était avant l’affaire Fillon », précise-t-il avec un sourire amusé avant de nous faire découvrir le synopsis du futur escape game.

‘‘Octobre 1979, journaliste au Canard Enchaîné, vous êtes envoyé à Bangui pour enquêter sur l’affaire des diamants de Bokassa, empereur de Centre-Afrique. Le restaurant La Paillote est le rendez-vous habituel des proches conseillers de Bokassa. Parmi eux, Maurice vous laisse des indices afin de découvrir la vérité. C’est un scoop qui pourrait bien ébranler le pouvoir politique français.’’

La décoration africaine est déjà en place, et les détectives en herbe devront infiltrer l’équipe du restaurant La Paillote pour se prêter à l’enquête de l’escape game. Une stratégie quelque peu économique, puisqu’il est difficile de prédire si l’activité fonctionnera : « ça va être un peu un coup de poker », concède André Masardo, d’où sa question, « comment faire avec l’existant ? ». C’est pourquoi une partie de l’espace de restauration a été sacrifiée au profit de l’installation de l’escape room.

L’escape game étant un loisir onéreux, qui peut varier de 25 à 32€ la partie par personne, la prudence est de mise. « Est-ce que ce n’est pas surdimensionné par rapport à Noirmoutier ? Est-ce qu’on va réellement attirer les familles ? » s’interroge le propriétaire, dans la mesure où les vacanciers qui viennent sur l’île sont essentiellement issus de familles assez aisées. « On va attendre de voir ce que ça donne déjà avec une première salle, on va y aller à tâtons comme on dit, on va sentir un petit peu le marché et l’adapter en fonction de comment le perçoit la clientèle. »

À ses débuts aussi, le laser game était hasardeux, avec un effet similaire à celui de l’escape game : en 2010, le jeu n’était pas encore très connu, « on ne savait même pas si on devait utiliser le mot laser game. Beaucoup ne connaissaient pas encore, ici on est vraiment décalé de tout… » Néanmoins, l’établissement en soi est déjà décalé par rapport à l’île, que ce soit le restaurant ou le laser game, « on nous a pris un peu pour des fous, au départ ! » ajoute-t-il en souriant.

L'ancien bowling de Noirmoutier en travaux pour construire des locaux commerciaux. Photographie : Kévin Hérieau
L’ancien bowling de Noirmoutier en travaux pour construire des locaux commerciaux. Photographie : Kévin Hérieau

Fermeture du bowling : la fin de l’Univ’Her

André Masardo estime qu’il n’y a pas de marché réel à Noirmoutier : les habitants de l’île représentent à peine « 3 ou 4 % » de la clientèle. « Ça reste des jeux de ville, quelque part, et ce sont des jeux aussi assez onéreux », même si quelques jeunes de l’île viennent parfois, pour des anniversaires par exemple. Il cherche malgré tout à préserver le côté moderne des activités proposées. « J’aimerais bien que je ne sois plus seul à travailler l’hiver », commente-t-il. Il évoque le bowling, « dans lequel on faisait pas mal d’animations communes. C’était un coin sympa, pour les jeunes, et moins jeunes d’ailleurs. » Le bowling en question, l’Univ’Her, a cependant fermé ses portes en mars 2015, alors que les pistes étaient déjà sous scellé depuis un an.

Parmi les habitants de Noirmoutier, les avis divergent quelque peu quant à l’ouverture d’un escape game. Si pour certains, notamment les jeunes, cette nouveauté pourrait stimuler l’activité sur l’île en-dehors de la saison estivale, d’autres, comme Angelina, ne considèrent pas que ce soit rentable : « c’est une activité liée à un effet de mode qui passera comme tout le reste », estime-t-elle.

En revanche, la fermeture du bowling fait davantage parler. Il a fermé « pour des bêtises », d’après André Masardo. « Tout le monde sait pourquoi », selon Angelina. En réalité, l’ouverture de l’Univ’Her en 2010 avait séduit les habitants. Cependant, un voisin se plaint de nuisances sonores et porte l’affaire devant les tribunaux ; le propriétaire est obligé de plier boutique après quatre ans de batailles judiciaires, ce qui irrite bien du monde.

« La fermeture du bowling est un véritable scandale sur une île qui tend de plus en plus vers une vie touristique et résidentielle. Les jeunes ne savent vraiment plus quoi faire de leurs week-ends », déplore Louis, originaire de Noirmoutier et parti étudier à Grenoble. « C’est vrai que la fermeture du bowling prive les Noirmoutrins et les touristes d’une activité tout public », renchérit Marie, une habitante de l’île.

Aujourd’hui, le bâtiment qui abritait le bowling est en travaux et accueillera par la suite sept locaux commerciaux. Pendant ce temps, le club qui s’était constitué, les Aigles du 85, persévère, malgré les difficultés : la fermeture de l’Univ’Her contraint ses membres à se rendre chaque semaine à Saint-Hilaire-de-Riez, à une heure de route en voiture, pour les entraînements. Les joueurs, qui sont une dizaine, ne se découragent pas pour autant et participent toujours aux compétitions, qui les font se déplacer à la Roche-sur-Yon, à Saint-Sébastien-sur-Loire…

Cabane à sel. Photographie : Kévin Hérieau
Cabane à sel. Photographie : Kévin Hérieau
Photographie : Kévin Hérieau
Photographie : Kévin Hérieau

Photographie : Kévin Hérieau
Photographie : Kévin Hérieau

 

 

La fuite des jeunes, « une équation très simple »

Du reste, les opinions restent partagées quant aux activités proposées sur l’île. S’il y a des clubs de sport, de danse et une école de musique, certains dénoncent les tarifs et les problèmes de transport, tandis que d’autres encouragent l’engagement dans les diverses associations. « Il y a plein de choses à faire sur l’île, il suffit d’y mettre du sien et de s’investir dans des associations », explique Sylvie, tandis qu’Angelina note que « Noirmoutier est une île qui se meurt doucement, qui ne vit plus, le ciné n’est ouvert que 3 fois par semaine, la piscine est hors de prix, ne propose pas de tarifs pour les îliens » ; quant au sport ou à la musique, « comment faire quand nos horaires de boulot ne correspondent pas du tout avec ceux des organismes qui proposent ce genre d’activité ou pour les parents sans moyen de locomotion ? La municipalité pourrait mettre en place un système de ramassage en bus pour que les enfants puissent suivre toutes ces activités », déplore-t-elle.

Pour Laurent, « il s’agit d’une équation très simple » : l’île est tournée vers le tourisme familial deux mois par an, en été. En-dehors de la saison, il y a peu de travail, ce qui ne permet pas d’attirer les actifs. L’île est donc habitée en grande partie par des retraités, tandis qu’une grande partie des jeunes désertent Noirmoutier pour trouver du travail et des logements aux prix plus abordables. Ainsi, les résidences secondaires sont particulièrement nombreuses.

En effet, lorsque l’on quitte les rues du centre-ville pour emprunter les chemins qui traversent les marais et mènent jusqu’à la commune de l’Herbaudière, le port situé à l’extrémité de l’île, les maisons aux volets clos sont légion, affichant des panneaux « location pour la saison ». Les marais salants sont encore sous l’eau, les cabanes où l’on vend le sel sont fermées : le nettoyage ne commence qu’en mars, le printemps annonce la remise en état pour l’été. La chèvrerie est abandonnée depuis des années.

Une promeneuse solitaire sur la plage du Luzan. Photographie : Kévin Hérieau
Une promeneuse solitaire sur la plage du Luzan. Photographie : Kévin Hérieau

À la pointe de l’île, le camping est encore fermé. Une personne solitaire arpente la plage. Quelques rares passants escaladent les vestiges des blockhaus de la seconde guerre mondiale ou se baladent sur les quais de l’Herbaudière. Les magasins sont fermés, un restaurant est en travaux, la grille de fer est baissée devant le bureau de tabac. Dans le port, quelques bateaux de pêche colorés sont amarrés aux pontons. Les bateaux de plaisance, à voile ou à moteur, sont trois ou quatre fois plus nombreux, alors que la plupart d’entre eux ne sortent qu’une quinzaine de jours par an. Mais il s’agit là d’un autre débat…

Rédaction : Gwenn Besson
Photographie et mise en page : Kévin Hérieau

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2 réactions au sujet de « Escape Game à Noirmoutier : l’évasion entre quatre murs »

  1. Article passionnant avec des commentaires pertinents et de jolies photos sur l’ile de Noirmoutier, voici un bel hommage à tous ceux et toutes celles qui se battent pour la faire vivre toute l’année. Bravo à tous les deux pour votre site, nous attendons la suite …

    1. Merci beaucoup pour ces compliments, ça fait chaud au cœur.
      Nous publierons quelques articles sur les Escape dans les prochains mois.

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