De l’Enfer au Paradis : Portrait de Serge Coatmeur

De l’Enfer au Paradis : Portrait de Serge Coatmeur

Dans le cadre d’une enquête sur l’automatisation des phares et, par conséquent, de la disparition du métier de gardien de phare traditionnel, nous avons rencontré Serge Coatmeur, le dernier gardien en mer de France. Retraité depuis le 1er janvier 2016, il a généreusement accepté de revenir sur son parcours.

Banderole de l’Association des Amis de la Transition Énergétique de l’Île de Sein. Photographie : Gwenn Besson
Banderole de l’Association des Amis de la Transition Énergétique de l’Île de Sein. Photographie : Gwenn Besson

Tout en débarquant dans le port de l’Île de Sein, nous apercevons déjà celui avec qui nous avons rendez-vous ultérieurement dans la journée. Ce dernier se tient derrière une banderole sur laquelle figure le phare et le slogan de l’Association des Amis de la Transition Énergétique de l’Île de Sein (ATREÎS) : « Libérons les énergies citoyennes ». Ce regroupement d’habitants est lié à la société Île de Sein Énergie (IDSE) dont Serge Coatmeur est président. Nous partons à sa rencontre pour convenir d’un endroit précis pour notre entretien à venir et il nous indique où trouver le phare : « À l’ouest de l’île. » Cela paraît évident pour un autochtone et ancien gardien. Malheureusement, ce ne l’est pas pour nous. Nous avons finalement dû nous résoudre à télécharger l’application Boussole pour nous frayer un chemin dans la bonne direction.

Plusieurs heures se sont écoulées, durant lesquelles nous avons pu profiter du calme régnant sur les environs. En dehors de la beauté de l’île plongée dans le brouillard, un élément précis marque nos esprits : l’absence totale de voitures. À 15 heures, nous nous retrouvons à une table à la terrasse du café Chez Brigitte, face à la mer, et commençons à échanger sur son expérience professionnelle. Pendant l’entrevue, nous sommes coupés plusieurs fois par des personnes venant lui serrer la main. Sur cette île de 120 habitants à l’année, il règne une véritable atmosphère de camaraderie. Ici, tout le monde se connaît !

Portrait de Serge Coatmeur, le dernier gardien de phare de France. Photographie : Kévin Hérieau
Portrait de Serge Coatmeur, le dernier gardien de phare de France. Photographie : Kévin Hérieau

Par deux fois, l’automatisation des phares, contrôlée par des techniciens du développement durable, a chamboulé la carrière de Serge Coatmeur. En avril 1993, il doit plier bagages après avoir été en charge du phare de Penfret en compagnie de Guy Cajan et de Jean-Claude Amaudru. Lorsqu’est venu le tour du phare de l’Île de Sein dès le premier jour de l’année 2016, l’événement marque le départ à la retraite du gardien. Nous lui demandons alors un avis objectif concernant ce phénomène d’automatisation. Sa réponse est étonnante puisqu’il aborde le sujet de manière beaucoup plus globale que dans le contexte seul des phares. L’interrogé se déclare inquiet par l’automatisation de la société qui conduit à la disparition croissante d’emplois. « On parle de bateaux sans marins, les avions sans pilotes, et des voitures sans conducteur, bon… c’est mon âge qui fait ça ? J’ai du mal à comprendre, et c’est dans ce sens-là que j’interprète l’automatisation des phares. C’est une évolution de la société qui me fait un peu peur. » Il ajoute que son emploi créait du lien social puisqu’il entraînait une osmose avec la population ainsi que la reconnaissance de celle-ci.

En dehors de l’évolution technique, la pénibilité de l’emploi de gardien de phare pourrait-elle être la source de motivation à l’automatisation ? L’homme nous apprend que le métier, bien qu’exigeant, n’a jamais véritablement été reconnu comme difficile. Il déplore l’utilisation de cet alibi par l’administration pour justifier la disparition des gardiens de phares qui est due avant tout à des restrictions budgétaires. Cette décision a d’ailleurs une conséquence de taille sur l’entretien de certains de ces géants maritimes qui sont dans un état de plus en plus médiocre. C’est le cas notamment des phares qui se trouvent en Enfer, c’est-à-dire en pleine mer comme le Phare des Pierres Noires.

Le phare de l'île de Sein. Photographie : Kévin Hérieau
Le phare de l’île de Sein. Photographie : Kévin Hérieau

Celui-ci à son importance dans l’histoire de Serge Coatmeur, puisqu’il s’agit du premier phare dans lequel il est monté alors qu’il n’avait pas encore dix-huit ans, durant l’été 1974. Deux années furent nécessaires avant qu’il n’occupe le poste de gardien, à l’instar de son oncle. Son premier Noël en mer, en 1977, reste un des souvenirs les plus marquants de sa carrière puisqu’il a appris le naufrage du Gilles et Michel sur lequel se trouvaient plusieurs marins de sa commune ainsi que des amis de son coéquipier présent à ses côtés. « J’étais jeune, je ne savais pas trop ce que je faisais. Pour moi c’était un métier comme un autre. Et là, ce naufrage-là, et d’autres après, ce n’est pas le seul, m’a fait comprendre que c’était dangereux. Les phares avaient un rôle à jouer dans la navigation. » Pour autant, ce drame ne l’a pas découragé puisqu’il n’a pas renoncé à sa vocation. De manière relativement traditionnelle, son parcours l’a emmené des Enfers aux Purgatoires (phares situés sur des îles de petite taille), pour terminer au Paradis (phares situés à terre) comme l’île de Sein. « Moi j’ai connu la fin d’un monde. Ici les phares, c’était vraiment une institution. C’était important. Vraiment. On faisait partie de la vie de l’île. […] Tous les jeunes de l’île, on faisait auxiliaire au phare. Donc l’été, on était remplaçant au phare de Sein. C’est marrant, on l’a tous été. On bossait comme ça. Ça faisait partie de la vie de l’île. Cette île, c’est vraiment… Quand j’étais gamin, c’était le paradis. »

Kévin Hérieau

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