Le Pilier, un paradis abandonné

Le Pilier, un paradis abandonné

Au large de Noirmoutier, entre les plateaux rocheux des Chevaux et des Bœufs, un îlot escarpé se fait appeler le Pilier. Balayé par les vents marins, c’est un habitat hostile où se sont succédé des moines bénédictins, des corsaires anglais, des pirates et des brigands, des soldats de la Marine, et même des Amazones. Puis ce fut le temps des gardiens de phare.

L'île du Pilier, photographie aérienne.
L’île du Pilier. Photographie : Michel Pottier

Ce matin d’octobre, embarqués à bord d’un zodiac qui rebondit sur les vagues, nous partons aux côtés de quelques membres de la SCIP (Société pour la Conservation de l’Île du Pilier), association qui entretient une partie de l’île ainsi que le sémaphore, ancien bâtiment militaire qui servait entre autres à la signalisation maritime et est désormais inscrit au Conservatoire du Littoral. C’est la dernière mission avant l’hiver.

Fraîchement débarqués, nous donnons un coup de main aux bénévoles de la SCIP pour décharger les sacs, provisions et jerricans d’eau puis les transporter du quai au sémaphore. Cela fait, nous nous empressons d’aller arpenter l’île, tandis que les membres de l’association se préparent un café avant d’entamer les peintures et travaux d’entretien dans le sémaphore. Face à ce dernier se dressent deux phares : un rond et un carré. Le premier n’a plus de lanterne, tandis que celle du second a été peinte en rouge vif. Il n’est pas rare de trouver deux phares côte à côte : l’ancien et le nouveau.

Michel passant un coup de peinture sur les volets du sémaphore. Photographie : Kévin Hérieau
Michel passant un coup de peinture sur les volets du sémaphore. Photographie : Kévin Hérieau

 

En 1825, la Commission des Phares lance un vaste programme d’éclairage des côtes françaises, et c’est Louis-Joseph Plantier qui étudie l’emplacement du phare du Pilier, qui éclaire pour la première fois le 1er février 1829, à l’huile végétale. La tour est équipée de la lentille à échelons d’Augustin Fresnel, qui amplifie considérablement la puissance lumineuse. Puis les années 1870 voient l’avènement des lampes à pétrole, mais les températures élevées deviennent un danger pour les gardiens, faisant fondre les joints de plomb et d’étain. Un nouveau phare est alors construit, carré celui-là, adapté aux lampes à pétrole, et brille à partir du 12 septembre 1877.

 

Les deux phares de l'île du Pilier. Photographie : Kévin Hérieau
Les deux phares de l’île du Pilier. Photographie : Kévin Hérieau

Dans le langage des phares, le Pilier est un Purgatoire, une île inhabitée, plus ou moins loin du continent. Il aurait été un Paradis s’il s’était trouvé sur la côte. Bien des témoignages l’associent pourtant à un paradis, terme qui revient régulièrement dans la bouche des membres de la SCIP, dont Michel, photographe professionnel retraité. Lui-même a constitué un ouvrage Au large de Noirmoutier, l’île du Pilier, dans lequel ses photos côtoient les témoignages d’anciens gardiens de phare. « on vivait très bien au Pilier […] ah oui, ça, le Pilier c’était comme le paradis, on pouvait bouger », peut-on y lire d’Henri Drié, rejoint par Daniel Clouteau, « J’ai passé 10 ans pratiquement sur l’île du Pilier. Ça a vraiment été le paradis terrestre. C’était le paradis parce que l’on avait plus d’espace et puis car il y avait de multiples activités. »

La matinée s’est écoulée. Le soleil est à son zénith, et nous nous retrouvons à neuf réunis autour de la table, dans l’ancienne salle du mât. Les discussions fusent autour d’un verre de vin blanc et des saucisses grillées au four à bois. Cécile nous raconte l’histoire du sémaphore et explique les différents pavillons de signalisation maritime qui étaient hissés en haut du mât. Dehors flottent deux drapeaux : un carré blanc sur fond bleu et une croix jaune sur fond rouge, ce qui donne PR pour Pilier en langage maritime. Ils sont hissés par la SCIP à chacune de leurs visites sur l’île.

 

Le mât du sémaphore, où sont hissés les pavillons indiquant les lettres "PR", initiales du Pilier. Photographie : Kévin Hérieau.
Le mât du sémaphore, où sont hissés les pavillons indiquant les lettres “PR”, initiales du Pilier. Photographie : Kévin Hérieau.

Une fois la pause déjeuner achevée, nous retournons crapahuter dans les falaises aux côtés de Mike et Nathalie, qui accompagnent ce jour-là un ami membre de la SCIP. Souvent, nous tombons sur des cadavres de goélands : ces oiseaux envahissent l’île, détruisant la végétation par leurs fientes et leurs corps. Du temps des gardiens de phare, ceux-ci régulaient la population des goélands en ne laissant qu’un œuf par nid ; depuis leur départ, les oiseaux ont fait du Pilier leur royaume.

Le temps d’une dernière excursion sur la plage, et la journée touche déjà à sa fin. Au sémaphore, on plie bagage et on boucle le bâtiment pour l’hiver. « Faites attention aux rousses », nous lance Joël en partant, faisant référence aux Amazones. Une légende narre qu’il y en avait au Pilier et qu’elles se rendaient une fois par an sur Noirmoutier pour ramener des hommes, s’accoupler, puis les tuer, ainsi que les enfants mâles.

Les membres de la SCIP s'apprêtent à monter dans le bateau pour rejoindre la terre ferme. Photographie : Gwenn Besson
Les membres de la SCIP s’apprêtent à monter dans le bateau pour rejoindre la terre ferme. Photographie : Gwenn Besson

Cette nuit-là, nous la passons en compagnie de Michel et Étienne. Le bateau ramène les autres à terre. Curieuse sensation que de le voir s’éloigner et de réaliser que nous sommes désormais seuls. Nous nous éloignons du môle central. El Pueblo Unido, un chant révolutionnaire espagnol, marque la cadence à l’accordéon sous les doigts d’Étienne.

Michel nous parle avec passion de l’île, qu’il photographie depuis 1983, et nous donne des conseils avisés. La photographie est une affaire de famille, il a suivi les traces de ses parents. Il a vu une partie de l’évolution de la photographie, le passage du noir et blanc à la couleur, qui demandait un procédé de développement totalement différent en laboratoire.

Il a surtout connu les gardiens de phare du Pilier et nous raconte des anecdotes tout en nous baladant entre les bâtiments au pied des tours. La salle des machines, la chambre des naufragés… et la maison des gardiens, où « il fallait mettre des patins pour traverser la chambre des gardiens, sinon on se faisait engueuler ! », explique-t-il.

Étienne faisant la cuisine à la gazinière, éclairé seulement par une torche. Il n'y a ni l'eau courante ni l'électricité dans le sémaphore. Photographie : Gwenn Besson
Étienne faisant la cuisine à la gazinière, éclairé seulement par une torche. Il n’y a ni l’eau courante ni l’électricité dans le sémaphore. Photographie : Gwenn Besson

Fonctionnant toujours par binômes, les gardiens entretenaient les phares, cirant scrupuleusement le parquet, fabriquaient des bateaux en bouteilles, pêchaient tout autour de l’île et accueillaient les curieux. C’était l’époque de la convivialité, qui a disparu avec le départ des gardiens. « Depuis notre départ du phare du Pilier, le jour où il a été désarmé, c’est-à-dire vers le 18 avril 96, j’ai retrouvé quelques amis, soit à Pornic ou ailleurs. Ils m’ont bien dit qu’ils ne fréquentaient plus le phare, du fait qu’il n’y avait plus cet accueil, ce relationnel entre les gens qui étaient sur place, c’est-à-dire entre les gardiens et les gens qui venaient de l’extérieur », explique un ancien gardien, Daniel Clouteau, dans le livre de Michel.

Le soleil se couche sur la mer, projetant sur les vagues de délicates nuances roses. Un feu s’éteint, tandis qu’un autre s’allume, en haut du phare encore éclairé par une diffuse lumière orangée, jusqu’à ce qu’elle décline. C’est à la lueur du chandelier que nous allons dîner au sémaphore, dans le carré des officiers, dont la table a été refaite avec le bois de l’ancienne estacade du Bois de la Chaise, forêt qui recouvre la partie rocheuse de l’île de Noirmoutier.

Les faisceaux du phare, à chaque tour, éclairent brièvement la pièce, percée de multiples fenêtres, tandis que nous partageons de la soupe, des pâtes cuites sur la gazinière à défaut d’électricité, et… du Chaussée aux Moines, fromage que Michel met un point d’honneur à apporter à chacune de ses visites au Pilier. L’île a en effet accueilli des moines bernardins entre 1172 et 1205.

Les Pharôdeurs attablés dans le sémaphore, avec, derrière les bougies, la lumière du phare. Photographie : Michel Pottier
Les Pharôdeurs attablés dans le sémaphore, avec, derrière les bougies, la lumière du phare. Photographie : Michel Pottier

La nuit est tombée. Dehors, nous contemplons les trois faisceaux qui se déplacent simultanément autour du phare. Il n’y a pas d’autre bruit que celui des vagues contre les falaises. On distingue les lumières sur l’horizon : Noirmoutier, et le continent, les porte-conteneurs qui attendent l’autorisation d’entrer au port de Saint-Nazaire. Au-dessus de nos têtes, les étoiles brillent de mille feux. Le spectacle est magique.

Mais là-haut, il n’y a plus personne : la lanterne s’est allumée seule, les gardiens ont posé sac à terre 20 ans auparavant, remplacés par le système d’automatisation des phares. L’île est livrée à elle-même, on ne la veille plus qu’à distance.

Cette nuit-là, le phare n’est pas seul. Dans le sémaphore dorment quatre âmes, l’une d’entre elles bercée par le seul murmure des vagues dans un vieux hamac. Quelques heures de sommeil avant de repartir vers la ville, les gens, les voitures, la vitesse, la connexion. Une parenthèse hors du temps et hors du monde, sur ce paradis perdu qu’est le Pilier.

Gwenn Besson

 

Merci à Michel, Étienne, Cécile, Franck, Joël, à tous les membres de la SCIP pour leur accueil au sémaphore, à Mike et Nathalie, à Nicolas pour la relecture…

Sources :
Le Pilier, son fort et ses phares, Yves Soulet, 2007, dans le n°146 de La Lettre aux Amis, Les Amis de l’île de Noirmoutier
Au large de Noirmoutier, l’île du Pilier, Michel Pottier, 2008

3 réactions au sujet de « Le Pilier, un paradis abandonné »

    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire !
      Je doute que l’extinction du Pilier soit normale… Quelle heure était-il ? Avez-vous pensé à le signaler à la capitainerie de Pornic ?
      Bon après-midi à vous 🙂
      Gwenn, des Pharôdeurs

  1. Nous avons connu les gardiens du phare dans les années 80 et c’etail le bon temps avec Lili Henri et Daniel !!!! Que de bons souvenirs !!! Je regardais le Pilier cet AM du port de l’Herbaudière !!! Merci à tous ceux qui l’entretiennent.

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