Monsieur Pawelski

Monsieur Pawelski

« Aucun cadran n’affiche la même heure,
aucun amant ne livre la même humeur. »
Hier à Sousse, Alain Bashung

Si, par une journée perdue, le hasard mène vos pas dans une ruelle pavée de Paris dont le nom m’échappe, peut-être remarquerez-vous une petite boutique sans prétention, blottie entre une taverne déserte et un vieil hôtel particulier. La devanture est en bois ; le temps a fait pâlir la peinture.

Il est possible que votre regard s’attarde une seconde ou deux sur la vitrine, mais vous n’y verrez que quelques horloges dépareillées, un vieux coucou déréglé et une montre à gousset éternellement fixée sur cinq heures deux. Soit vos yeux distraits s’en détacheront vite, soit ils se rendront compte qu’aucun cadran n’indique la même heure, pour ceux qui fonctionnent du moins, et qu’aucune aiguille ne va à la même vitesse, ce qui produit un spectacle assez curieux à y regarder de plus près.

Parmi les rares d’entre vous suffisamment attentifs ou désœuvrés pour faire cette observation, certains hausseront un sourcil perplexe et lèveront le nez pour lire le nom de ce commerce peu sérieux. Les autres passeront leur chemin, sauf ceux qui auront une envie subite d’acquérir un instrument qui indique une heure inexacte. Si vous faites partie de ceux qui restent, vous lirez, sur un panneau de guingois au-dessus de la vitrine, le nom PAWELSKI en lettres capitales et blanc défraîchi. Ce nom ne vous dira probablement rien.

Et si vous êtes assez téméraire pour pousser la porte de la boutique, un carillon résonnera juste au-dessus de votre tête lorsque vous entrerez. Il vous rappellera votre lointaine enfance dans la campagne provinciale, loin du bruit assourdissant et incessant de la ville. Il vous faudra un instant pour vous habituer à l’ambiance vaguement étouffante de la pièce. Quel que soit l’endroit où se pose votre regard, vous ne verrez alors que des cadrans, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les sortes. Et vous aurez beau chercher, vous n’en trouverez pas deux qui s’accordent sur la position des aiguilles.

Vous guetterez autour de vous en vous demandant s’il y a quelqu’un d’autre que vous ou si vous êtes seul parmi toutes ces heures déréglées. Mais vous ne percevrez aucun autre bruit qu’un tic-tac irrégulier et lancinant. Alors, timidement, vous poserez un pied aventureux en avant – et vous serez momentanément arrêté par le crac assourdissant que produira le parquet. Pourtant, comme rien autour de vous ne semblera avoir été troublé par votre intrusion, vous amorcerez la suite du mouvement.

Les protestations grinçantes des lames n’arrêteront pas vos pas tandis que vous parcourrez la pièce, vous enhardissant à mesure que votre oreille s’accoutume au cliquetis sonore en arrière-plan. Qui sait alors à quoi vous penserez lorsque vous passerez d’un objet à l’autre ? Je pourrais vous raconter une histoire pour chacun d’entre eux. Profitons-en tant que le boutiquier n’est pas là.

Saviez-vous, en effet, que l’homme qui tient cette horlogerie est un très curieux personnage ? Les imaginations les plus étendues, rien qu’en le voyant, pourraient vous narrer des légendes sans fondement mais fascinantes, plus longtemps qu’il ne faut pour que le sable s’écoule dans le plus grand des sabliers, ou que vienne le moment de remonter les pendules.

Mais nous parlerons de monsieur Pawelski plus tard : pourquoi évoquer les absents quand il y a tant de choses à dire sur ce que vous avez sous les yeux ? Voyez-vous cette petite montre à gousset, cachée dans l’ombre d’un coucou ? Des chiffres romains sont gravés sur le clapet doré, et si vous l’ouvrez, vous saurez qu’il est sept heures trois ; mais dans une demi-heure, il sera encore sept heures dix. Cette montre n’est pas pressée, est-ce pour cela que ses propriétaires ne sont jamais ponctuels ? Oh, vous pensez sans doute à ce collègue incapable d’arriver à l’heure au bureau le matin ? Moi, je songeais à ce lapin blanc, vous savez, dans le monde d’Alice au Pays des Merveilles, qui…

Vous vous éloignez déjà ? Dans ce cas, approchez-vous donc de cette massive armoire en chêne, dont le balancier égrène impassiblement ses secondes. Le mouvement d’avant en arrière capte votre attention, tant et si bien que vous n’avez pas remarqué que les aiguilles ne parviennent pas à avancer d’un millimètre : elles ont beau lutter, c’est comme si une force invisible les attirait irrésistiblement vers le passé. Qu’est-ce qui nous dit qu’elles ne sont pas bloquées entre deux espaces-temps ? Si vous ouvrez la porte, que vous évitez le balancier et que vous passez de l’autre côté, nul ne sait où et quand vous vous retrouverez…

Cette idée non plus ne vous émeut guère ? Il vous faut des frissons, de l’adrénaline ? Eh bien, figurez-vous qu’à la Belle Époque, une rumeur courait les rues parisiennes, à propos d’un docteur qui assemblait des corps et des horloges, et l’on disait que…

Vous sentez soudain comme une lame froide glissant dans votre dos, et vous faites volte-face tandis qu’un long frisson remonte le long de votre colonne vertébrale. Devant vous se tient un homme grand, élancé, vêtu d’un long manteau noir. Sa peau est pâle, ses cheveux blonds, il serait presque translucide si un drôle de sourire interrogateur n’étirait pas ses lèvres fines tandis qu’il pose sur vous un regard d’acier qui vous transperce de son bleu limpide, fulgurant, saisissant. C’est le moment de frémir et de tenter de vous souvenir de ce que l’on raconte sur ce fameux monsieur Pawelski… Je vais vous le dire.

Il était une fois, un Polonais qui avait décidé d’ouvrir une horlogerie dans la ville dont il était tombé amoureux, Paris. Il était persuadé que le Temps était une entité qui décidait du délai imparti à chaque être lors de son passage en ce monde ; refusant d’être prisonnier, monsieur Pawelski avait juré qu’il trouverait le moyen de déjouer les plans du Temps. Enfermé tout le jour durant entre ses engrenages et ses cadrans, ses aiguilles et ses rouages, il n’avait jamais su remettre une seule montre à l’heure, mais il s’évertuait à défier le Temps en personne. Tous ceux qui connaissaient la boutique le prenaient pour un fou reclus parmi ses amantes chronophages, jusqu’au jour où…

Mais je suis en retard ! Veuillez m’excuser. De toute manière, vous n’avez sûrement jamais remarqué l’enseigne de monsieur Pawelski, et vous n’avez pas rencontré les vassales du Temps qu’il a dérangées, alors vous pouvez bien attendre un peu. Ma montre me rappelle que j’ai rendez-vous dans une demi-heure ; je vous raconterai cette histoire… plus tard, quand nous aurons le temps.

Gwenn Besson


Le paragraphe concernant le docteur qui assemble des corps et des horloges à la Belle Époque est une référence au roman Léviatemps de Maxime Chattam, que je vous conseille vivement.

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