Quelque part entre le Pilier et Noirmoutier

Quelque part entre le Pilier et Noirmoutier

Le soir du 10 octobre 1995

Le dix octobre est arrivé,
Le dix octobre est arrivé,

Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télé allumée sur une chaîne hors-service. Les câbles claquaient contre les mâts des voiliers chahutés sur l’eau ondulante, à la surface de laquelle la pluie ne tarderait pas à émettre le grésillement d’une station de radio brouillée. Bientôt, on n’y verrait plus rien.
À l’extrémité de la jetée, une silhouette immobile résistait encore contre le vent. Son regard s’égarait dans l’immensité trouble de la mer. L’horizon s’assombrissait à vue d’œil, avertissant de l’averse imminente. Il était difficile d’imaginer qu’il y eût autre chose qu’un abîme terrifiant grondant derrière le point de convergence entre les nuages noirs et l’océan déchaîné. Les vagues se faisaient messagères infernales, roulant et se brisant sur la roche avec force et fracas.

Un joli trois mâts, ses voiles et ses cordages
Il y avait à bord douze hommes d’équipage

Il y avait pourtant une lueur au milieu de la tourmente. Trois tours, toutes les sept secondes. Une étincelle s’alluma tout au fond des yeux du solitaire. Une goutte de pluie s’écrasa sur son épaule. Il ne bougea pas. D’autres suivirent, autour de lui. Une bourrasque le déstabilisa une fraction de seconde ; il parut alors sortir de sa torpeur. D’un geste vif, il resserra son col, puis tourna les talons et s’éloigna.

Ce navire était norvégien
C’est entre deux eaux en traversant la Grise
Trois de nos marins ont perdu la vie

Quelques centaines de mètre plus loin, à vol d’oiseau, le dernier gardien venait de mettre en marche la lampe à pétrole du phare de l’île du Pilier.Au cœur de l’orage, aucun des deux ne faiblirait face au courroux du ciel et de la mer réunis. Avant de redescendre dans les entrailles de la tour de pierre, son regard se tourna vers la forme tapie sur l’horizon, si sombre que l’on pouvait à peine la distinguer si on ne cherchait pas à la voir. Un sourire fugace effleura ses lèvres. Là-bas, l’île de Noirmoutier, campée sur ses rochers, affronterait la tempête sans relâche et protégerait, une fois de plus, ses habitants.

Entre le Pilier et Noirmoutier
Par les coups de vent et par les coups de mer
Les trois mâts tombés grands dieux quelle misère

Il fit volte-face et entreprit l’ascension inverse des marches glissantes. À chaque fois que se levait ou se couchait le soleil, il lui fallait parcourir l’escalier en spirale pour allumer l’immense torche qui guiderait les bateaux dans la nuit. Trop d’entre eux s’étaient déjà fracassés sur les cailloux acérés qui encerclaient le Purgatoire ; c’était ainsi que l’on appelait un phare situé sur une île. À l’inverse, les Paradis, sur le continent, laissaient aux gardiens le loisir de descendre quelques verres au bistrot du coin en attendant la prochaine garde. En revanche, ceux qui avaient hérité des Enfers, en pleine mer, ne pouvaient sortir de leur tour sans se faire happer par une vague vengeresse.

Le canot de sauvetage est à l’eau
C’est Joseph Métier et son bon équipage
Qui s’en fut sauver les hommes du naufrage

L’Enfer… c’était le nom que le Pilier aurait dû porter le jour où vingt-huit corps sans vie avaient été recueillis par les gardiens de phare qui l’avaient précédé, en plein mois de juin de l’année 1940. Bombardé par les Allemands, le Lancastria avait sombré au large de Saint-Nazaire, rejetant son équipage sur les rives voisines. De mémoire de sentinelle de l’océan, ce naufrage avait été l’un des plus fatals en ces eaux.
Mais d’autres navires s’étaient fait avoir bien avant le Lancastria. Le phare du Pilier éclairait chaque nuit une mer sous la surface de laquelle reposaient de nombreuses épaves. Ce soir-là, le dernier gardien fredonnait de sa voix grave et mélancolique une complainte composée en mémoire du Tyrus, le trois-mâts norvégien qui s’était fait prendre au piège sur les hauts-fonds au sud-est de son île, précisément 117 ans auparavant. Sur douze hommes, les marins de Noirmoutier parvinrent à en sauver onze malgré la tempête. Trois d’entre eux trouvèrent la mort au cours du sauvetage, ce 10 octobre 1878.

Approchez femmes filles et enfants
Venez y donc y voir la très grande misère
De tous nos marins en arrivant à terre

Après avoir posé sa vieille bouilloire de fer sur la gazinière, le gardien se courba pour donner vie à la flamme qui réchaufferait le café : allumer les feux, éternel rituel vespéral depuis des années au cœur du phare du Pilier. Il se redressa et alla s’enfoncer dans un vieux fauteuil. Ses yeux se posèrent sur le cadre accroché au mur et qui représentait un dessin de l’île. Les roches avaient vu défiler les hommes au fil des siècles et détenaient certainement des centaines d’histoires fascinantes qu’elles ne raconteraient jamais. Le Pilier avait accueilli des moines, des pirates, des corsaires, des militaires de la marine. On disait même que des Amazones, ces impitoyables guerrières des temps antiques, y avaient vécu. Dans leurs traditions de s’unir aux peuples voisins pour perpétrer leur lignée, peut-être survivaient-elles encore aujourd’hui dans le sang de quelques habitants de Noirmoutier…
Mais la rudesse de la vie sur l’île avait eu raison des plus endurcis : nul n’était resté bien longtemps. Aujourd’hui, seule subsistait une ultime présence humaine, accrochée à son Purgatoire.

Qui a composé la chanson
C’est le garde-phare en voyant le courage
De tous ces marins après le naufrage

Bientôt, il n’y aurait plus de gardien de phare. L’année suivante, l’éclairage serait automatisé, et on n’aurait plus besoin de lui. Il lui faudrait alors regagner la terre ferme, cédant enfin l’île aux goélands, cormorans et autres oiseaux marins. Après le temps des hommes viendrait le temps des oiseaux de passage.

Le lendemain matin…

Le jour avait éteint la lueur du phare du Pilier, lui offrant un répit mérité jusqu’au soir. Le soleil s’était levé sur une mer apaisée, chassant les dernières traces de pluie. Un arc-en-ciel se dessinait sur un fond à mi-chemin entre le gris et le bleu. Le ciel au-dessus du port avait les couleurs des mires d’une télé hors-service.

Gwenn Besson


La première phrase, “Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télé allumée sur une chaîne hors-service.”, est issue du livre Neuromancien de William Gibson. Ce texte est le résultat d’un travail demandé par un prof de fac : à partir de cette incitation, nous devions écrire 4 feuillets.
En octobre 1995, le phare de l’île du Pilier est automatisé et télé-contrôlé par la subdivision des Phares & Balises de Saint-Nazaire. Les derniers gardiens partent le 18 avril 1996.

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