Shara Worden : My Brightest Voice…

Shara Worden : My Brightest Voice…

Au milieu des câbles, nonchalamment posée sur un ampli, une Gibson attend, loin de l’agitation de la maison. Une ampoule jaune au plafond reflète à peine la robe ambrée de la guitare, et les cordes bruissent faiblement, comme en écho aux murmures qui vont crescendo dans le couloir. L’heure approche.
Une silhouette, toute de noir vêtue, se glisse dans la pièce, un sourire à peine perceptible étirant ses lèvres pâles. Le cortège qui la suit est armé d’instruments d’un autre genre : caméras, micros… Des mains fines se saisissent de la guitare, effleurent les cordes, presque hésitantes. La sangle s’installe sur l’épaule. Une note résonne. Une cheville est tournée. Des harmoniques répondent en écho. La note se fait à nouveau entendre. Des doigts légers s’assurent de la justesse. Premier accord, suivi d’un second. Une voix douce s’élève.

Why should you care if I crash your affair ?
Why should you notice me ? I really wanna see you shine.

Les couplets de Gunshot Glitter s’emballent, entonnés non pas par Jeff Buckley mais par cette voix féminine qui franchit à nouveau la porte, suivant cette fois la guitare, toujours entourée par les objectifs et les enregistreurs. Les longs cheveux d’ébène, rebelles, viennent caresser la caisse de résonance. Les cordes ne sont plus amoureusement pincées, c’est toute la main qui vient se frotter à elles avec force, leur arrachant des sonorités plus brillantes et vindicatives.
Autour de la Gibson, d’autres clameurs retentissent, des mains frappent en rythme, des sourires apparaissent sur les visages. Les corps s’écartent pour que la guitare se fraye un passage. Mais son heure de gloire s’achèverait-elle déjà ? Posée dans un coin, elle est reléguée au second plan tandis que sa chanteuse se pare d’un couvre-chef lustré et d’une curieuse cape, lui donnant des allures de prestidigitatrice tout droit sortie du début du siècle dernier.
Des coups sourds font vibrer la pièce. Une pédale martèle la grosse caisse, des baguettes frappent les toms, la caisse claire et les cymbales. La magicienne s’agite, esquisse de fascinants mouvements dictés par la batterie. Ses mains fendent l’air, y tracent des spirales et des arabesques aussitôt reprises par chaque personne. Puis ses doigts, à l’instant si agiles sur les cordes, viennent exercer leur dextérité sur la robe noire et blanche d’un clavier électronique.
Le costume tombe. Des grelots s’agitent à son poignet. Les lèvres s’approchent du micro et susurrent une mélodie envoûtante, grave et mystérieuse, sourdement martelée par le batteur et soutenue par une nappe frissonnante qui sort d’on ne sait quelle enceinte. La musique s’emporte, la voix prend de l’ampleur, les claviers et les tables de mixage sont rudement sollicités. Superposant les couleurs musicales, la voix murmure à présent Ceci est ma main, en français, déferlant en une cascade suave sur les spectateurs.
Lorsque enfin Shara Worden revient à la Gibson, ceux qui l’entourent ont enfilé des masques de hibou. Ses doigts se délient et enchaînent les accords, à la fois limpides et aériens. Des accents rock se mêlent aux « ouh-ouh-ouh » des oiseaux de nuit. Ce soir-là, dans la cuisine d’une maison sans prétention de Paris, la chanteuse et compositrice de My Brightest Diamond emplit l’atmosphère de sourires, et d’émotions toutes plus indescriptibles les unes que les autres.

Never know how much I love you
Never know how much I care
When you put your arms around me
I get a fever, that’s so hard to bear…

En miroir, l’assemblée répond à chacun de ses gestes dansés. Une main se lève, dix suivent. Fever, de Peggy Lee. C’est le mot juste : par sa voix, par les sonorités qu’elle tire de sa Gibson et de divers instruments électroniques, Shara Worden provoque chez son public une fièvre délicieuse. Peut-être héritée de son étude de l’opéra, qui sait parfois si bien transcender les foules. You Us We All, opéra qu’elle co-écrit avec Andrew Ondrejcak, ne peut que confirmer.
Si, le temps d’une « Soirée de Poche », la Gibson monopolise l’acoustique aux côtés des claviers électroniques et de la batterie, elle mêle parfois ses accents à d’autres instruments plus classiques, côtoyant le cor d’harmonie, rond et brillant, la clarinette, chaleureuse et ronronnante, le piccolo, cristallin et malicieux… dans un même morceau, Shara Worden, ou Shara Nova comme on peut officiellement l’appeler depuis qu’elle l’a décidé début mars 2016, excelle à associer la musique classique, de chambre plus particulièrement, à un rock bouillonnant d’énergie. De Pressure à Be Brave en passant par The Sea, les sonorités se lient et se délient sous l’effet d’une alchimie réussie.
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la guitare de Shara Worden qui envoûte les corps et les esprits, mais sa voix. Des compositeurs de musique expérimentale ont écrit précisément pour ce timbre si singulier : citons David Lang, Sarah Kirkland Snider… Entourée d’un orchestre classique, de claviers électroniques, de cordes en tous genres, de percussions, de son inséparable Gibson, Shara Worden exerce son charme, leur extirpe des sonorités sublimes et insoupçonnées, et émeut irrémédiablement son public.
Mais ôtez-lui la guitare, tous les autres instruments, et laissez-la chanter a cappella… par son chant, par sa seule prestance, elle vous met à genoux, vous caresse de sa voix douce et dense. Elle distille de brillants diamants tout autour de vous, et vous n’en ressortez pas indemne.

Tonight we are full up
In spite we rejoice
Tonight we are full up
In spite we rejoice like stars exploding…

Gwenn Besson


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